« Je déteste mon job, mais j’ai l’impression que c’est comme ça partout » : la gen Z raconte un monde du travail violent et fracturé sur le forum AntiTaff
Les témoignages anonymes dans cette communauté de Reddit donnent à voir les coulisses de situations professionnelles en pleine perte de sens et apportent aussi soutien et entraide aux salariés désillusionnés.
Fanny traverse une mauvaise passe au travail. Voilà presque quatre ans que cette docteure en pharmacie industrielle de 27 ans travaille pour l’un des plus grands groupes industriels pharmaceutiques français. Recrutée dès la fin de ses études, rémunérée environ 5 000 euros net par mois hors primes, Fanny (qui, comme d’autres témoins, n’a pas souhaité donner son nom) sait qu’elle est bien lotie sur le marché du travail. Mais, depuis plusieurs mois, elle se sent totalement « inutile ». Formée pour faire de la recherche sur de nouvelles molécules, elle passe en fait son temps à faire des « slides » pour des réunions en interne. « Mes journées étaient ponctuées de réunions et de présentations PowerPoint sur les ventes de médicaments pour les présenter aux VP [vice-présidents]. Honnêtement, je ne faisais pas grand-chose », raconte la jeune femme.
Difficile de mettre des mots sur ce sentiment confus d’inutilité et de perte de sens. Difficile, aussi, d’assumer ce discours devant son entourage, amis, famille, qui ne comprend pas ce mal-être, surtout quand on est aussi bien payée et en CDI. Compliqué aussi d’en parler aux collègues qui adhèrent à la culture familiale de la boîte surnommée « la maison ». Mais sur Reddit, il existe AntiTaff, un forum où Fanny découvre qu’elle n’est pas seule à ressentir ce vide et ce malaise. Dans cette communauté relativement modeste – plus de 40 000 membres en France –, les utilisateurs racontent leur vie au travail, débattent, se donnent des conseils juridiques, nouent des liens.
« Lire les témoignages des autres m’a permis de prendre de la hauteur, de changer de perspective, et de politiser ma vision du monde du travail et des rapports de force », affirme Fanny, qui a fini par démissionner. Elle s’était toujours sentie « macroniste » avant cette première expérience du monde du travail. Après plusieurs arrêts maladie et une démission, elle se sent désormais clairement de gauche.
« Parole étouffée »
Une plongée dans ces récits intimes donne à voir les coulisses d’un monde du travail qui semble de plus en plus violent et fracturé. Luka, ingénieur réseaux de 27 ans, est inscrit sur AntiTaff depuis 2024. Très actif, syndiqué à Solidaires Informatique, il y côtoie « des profils différents », et de tous les âges : vendeurs dans la grande distribution, libraires, développeurs, banquiers, ingénieurs, boulangers, aides-soignants, designers. Avec un point commun : selon lui, « la plupart des personnes sont en détresse » dans leur situation professionnelle, et se retrouvent isolées, sans savoir à qui en parler. « Ce forum réunit une diversité de personnes et de points de vue, même politiques, alors qu’en dehors du Web trop de problèmes d’ordre légal ou moral au travail sont généralisés, banalisés et peu discutés », explique un utilisateur rencontré sur le réseau qui préfère rester anonyme.
Ce n’est pas un hasard si AntiTaff est né en juin 2021, après des périodes de confinement en France où le télétravail était devenu, brièvement, la norme. Le forum est alors lancé comme le « pendant français » de son équivalent américain, « AntiWork », qui rassemble aujourd’hui 1,5 million d’abonnés. « Les réseaux sociaux sont des moyens de construire une image positive de nos vies, de notre travail, de nos corps idéalisés. Ce qu’on voit sur Reddit, ce sont les angles morts, ce qui est tabou dans les entreprises, c’est l’arrière-boutique », analyse le chercheur en management Thomas Simon, auteur d’une thèse sur l’absurde en entreprise en 2022.
Si la critique du monde du travail inonde les réseaux sociaux à travers différents formats (des vidéos humoristiques de Galansire, ancien cadre, sur Instagram jusqu’au « Neurchi de patrons à éclater au sol » sur Facebook), c’est aussi que les canaux habituels sont « sclérosés ou censurés », note le chercheur. « Le côté obscur des organisations, qui est dévoilé sur ce réseau, montre que les entreprises ont du mal à recevoir des feed-back, et que la parole est étouffée. »
Le Monde aurait aimé en parler davantage avec les Français à l’origine de la création d’AntiTaff. Las, après un sondage adressé à leur communauté, le résultat était là : garder AntiTaff « éloigné des médias ».
Climat de violence invisible
Mathieu, 27 ans, designer, nous a écrit spontanément sur Reddit, pour dire qu’il passe ses « journées à critiquer le travail ». Lors de sa première expérience professionnelle, il décrit un climat de violence invisible, des situations de harcèlement dans une ambiance qualifiée de « familiale ». « Ce mot est un “red flag” [drapeau rouge] pour moi, en entreprise ; on n’est pas une famille, nos intérêts ne sont pas les mêmes que ceux de nos manageurs et de nos patrons, analyse-t-il. Quand je vois la RH le matin avec un grand sourire, et que j’apprends ensuite qu’elle licencie des gens le soir, je ne la regarde plus de la même façon. » Ce qui le dégoûte aujourd’hui, c’est le « théâtre permanent » où chacun joue un rôle.
« Je suis devenu ce gars ironique qui envoie des gifs sur nos canaux de communication pour détendre l’atmosphère. On me surnomme le “happiness manager”. Au fond, je déteste mon job, mais j’ai l’impression que c’est comme ça partout. » Pour lui, le sentiment de perte de sens se niche en partie dans cette mise en scène quotidienne. Depuis quelques mois, il est devenu lui aussi un acteur de cette « pièce », pour décrocher une augmentation. Pour parler de travail, il préfère donc Reddit. Pour se politiser aussi. « Je suis sur Reddit tous les jours, pour la musique et le travail. AntiTaff permet de me sentir moins seul et de reconnaître des schémas toxiques. Il y a énormément de personnes qui subissent leur travail, ça donne envie de se soulever », déroule le jeune homme, devenu militant. Le forum a été sa boîte de Pandore.
Selon Céline Marty, philosophe du travail, si le mode d’expression s’individualise, c’est aussi que les relais collectifs de la colère n’existent plus : « Il est plus facile de témoigner sur les réseaux sociaux que de le faire dans un cadre syndical ou de s’organiser collectivement. Se raconter de façon anonyme et auprès d’inconnus, ça dit quelque chose du climat au travail. On n’a plus confiance. »
Les « antitaffeurs » sont nombreux à dénoncer la comédie du bureau, les luttes de pouvoir, ou la politique interne toute-puissante. Même les plus motivés et engagés au travail racontent cette désillusion. Comme Louis, 32 ans, ancien gestionnaire d’actifs, recruté dans l’une des plus grandes banques européennes juste après ses études. Sur sa photo de profil LinkedIn, il porte le costume chic du monde de la finance. Il commence sa carrière comme analyste junior, puis monte dans la hiérarchie et gère des fonds de plusieurs centaines de millions d’euros d’actifs.
« Effets délétères »
Rapidement, il comprend que ce qui est valorisé, ce n’est pas de rendre service au client. « Ce qui compte vraiment, pour la boîte, c’est de vendre. Il n’y a jamais eu de projet ou de raison d’être, à part couper les coûts et augmenter les marges », explique-t-il avec amertume. Louis entreprend de réduire son engagement au travail. Après cinq ans, il gagne 70 000 euros annuels (sans les bonus), et a l’impression de ne rien faire pour mériter ce salaire. « Pendant mon entretien annuel, mon boss m’a demandé d’être plus visible et de serrer plus de mains. J’ai commencé à lever le pied car je ne me sentais plus très bien. » Fin 2024, il est licencié dans le cadre d’un plan social.
« Il n’y a pas un secteur qui ne soit pas touché par les effets délétères de la perte de sens : du pharmaceutique à la vente au détail, en passant par la banque, l’audit, l’industrie. L’attractivité, la fidélisation et l’engagement des jeunes diplômés étaient des sujets de DRH il y a quelques années, ce sont aujourd’hui des sujets de comex [comité exécutif] », analyse Manuelle Malot, directrice du NewGen Talent Centre de l’Edhec, centre de recherche sur les aspirations professionnelles des jeunes générations. La chercheuse estime que les grandes entreprises commencent à prendre en compte la quête de sens exprimée par les jeunes générations.
Trop tard pour Fanny, Louis et Mathieu, qui ont démissionné de leur emploi. Fanny a quitté le secteur privé pour le public, divisé son salaire par deux, et elle travaille désormais sur des médicaments pour traiter les infections pédiatriques. Elle a lu le livre de l’anthropologue David Graeber Bullshit Jobs (Les liens qui libèrent, 2019), et s’est reconnue dans l’un des profils types, celui de « cocheur de cases » (box ticker), soit ces salariés qui créent des rapports qui ne seront jamais lus. Louis a créé son entreprise de formation à l’IA. Il pense que son ancien poste est condamné à être remplacé par des Claude (programme d’intelligence artificielle d’Anthropic).
Mathieu, lui, hésite encore : il aimerait travailler moins pour se consacrer à sa passion, la musique, mais il faut bien vivre. Sur Reddit, le jour où nous achevons cet article, nous tombons sur ce post sur le harcèlement au travail : « La “gen Z”, on leur reproche souvent d’être “infidèles”, “désengagés” ou “difficiles à manager”. Mais est-ce que ce n’est pas justement [le fait de n’avoir] plus rien à perdre qui fait leur force ? Ma question est la suivante : est-ce que cette génération, précisément parce qu’elle est exclue du “rêve français” (CDI + pavillon), va devenir la première génération à se défendre ? »
[Source : Le Monde]