Spolié par les nazis, caché et bientôt rendu ? La longue odyssée d’un tableau de Modigliani
L’« Homme assis (appuyé sur une canne) », ayant appartenu à un galeriste juif contraint de fuir Paris au début de l’Occupation, est au cœur d’un dossier judiciaire à rebondissements. Une décision de la Cour suprême de New York de novembre 2025 permet à l’ayant droit, agriculteur en Dordogne, d’espérer obtenir sa restitution.
Un homme moustachu, coiffé d’un chapeau brun, vêtu d’un complet sombre, chemise blanche, cravate noire barrée d’un trait rouge, regarde de biais, rêveur. Ses mains reposent l’une sur l’autre sur le pommeau d’une canne en bois. C’est d’ailleurs ainsi, l’Homme assis (appuyé sur une canne), que se nomme cette toile représentant Georges Menier, industriel de la chocolaterie, mort en 1933, après avoir été maire de Lognes (Seine-et-Marne) et compositeur d’opérettes à ses heures perdues.
Peint en 1918 par le génie italien Amedeo Modigliani, ce tableau est estimé à plus de 21 millions d’euros et fait l’objet, depuis des années, d’une guerre comme le monde de l’art en connaît peu. Une affaire complexe, mêlant spoliation des biens juifs et circuits obscurs de revente des œuvres. Un conflit qui s’achèvera peut-être en 2026, si l’on en juge par de récentes décisions de la Cour suprême de l’Etat de New York, auxquelles Le Monde a eu accès.
Tout commence au milieu des années 1930 avec un marchand d’art britannique juif établi à Paris : Oscar Stettiner. Quand la guerre éclate, cet homme d’une soixantaine d’années, héritier de la société d’art fondée par son père, Henri Jules Stettiner, est propriétaire d’une prestigieuse galerie installée avenue Matignon, à Paris. Marié et père d’une fille, il fuit la capitale pour se réfugier en Dordogne, département où il sera interné mais où il échappera à la déportation.
En 1944, alors qu’il est toujours retenu, sa galerie et ses œuvres – qui avaient été confisquées par les Allemands – sont vendues aux enchères. Ainsi, le fameux tableau de Modigliani est acheté pour 16 000 francs par un marchand d’art américain qui, malgré un jugement rendu en 1946 par le tribunal du département de la Seine, refusera de le restituer, prétendant ne plus le posséder avant de le cacher pendant des années. Deux ans plus tard, Oscar Stettiner meurt, à l’âge de 70 ans, sans avoir jamais revu son tableau.
En 1996, l’Homme assis est acquis, chez Christie’s, par un richissime collectionneur né à Beyrouth en 1947, David Nahmad, aujourd’hui résident monégasque et associé à son fils, Helly, installé à New York. Sollicité au téléphone, le père n’a pas répondu au Monde ; son avocat new-yorkais, Me Richard Golub, renvoyant juste une réponse succincte : « No comment. »
L’ennui, pour les Nahmad père et fils, c’est qu’ils sont confrontés, depuis 2011, à un adversaire du genre coriace, habitué à ne rien lâcher dans ce type d’affaire. Le tableau est en effet revendiqué par Mondex Corporation, une société canadienne spécialisée dans la traque d’objets spoliés lors de la seconde guerre mondiale.
Dirigée depuis Toronto par un certain James Palmer, Mondex agit pour le compte du seul descendant vivant d’Oscar Stettiner : son petit-fils, Philippe Maestracci, un agriculteur français à la retraite de 79 ans. Sollicité par Le Monde en Dordogne, M. Maestracci refuse de s’étendre sur le sujet. « Je ne tiens pas à en parler, je n’ai rien d’intéressant à vous dire, prévient-il. Je suis juste fier que mon grand-père ait pu posséder d’aussi belles œuvres. »
Une petite feuille accablante
Revenons aux Nahmad, l’une des dynasties les plus puissantes du marché de l’art. Chaque année, le magazine Forbes classe le patriarche, David, parmi les hommes les plus riches au monde. Issu d’une famille de banquiers originaires de Syrie, il s’intéresse à l’art dès son adolescence, lui et ses proches faisant preuve d’une connaissance du marché et d’une audace peu communes. Ne dit-on pas qu’il a vendu son premier Max Ernst à l’âge de 17 ans ?
David Nahmad, 78 ans, est un joueur-né, champion du monde de backgammon. Il a longtemps affirmé qu’il avait bien acheté le Modigliani aux enchères chez Christie’s en 1996 mais sans se douter un instant qu’il pouvait avoir été volé par les nazis. Pour sa défense, il déclarait dans un entretien accordé en 2016 au quotidien suisse Le Temps que s’il l’avait su, il ne l’aurait pas « mis à [la] disposition », en 2004, du Jewish Museum de New York, « qui est le musée le plus sensible au monde sur cette question ». Puis le milliardaire, constatant que ses adversaires ne lâchent pas prise, avance un autre argument : il dit ne plus détenir la toile. Selon lui, celle-ci serait désormais la propriété d’une mystérieuse société panaméenne, l’International Art Center (IAC). Il ne peut donc la restituer.
Mais, en cette même année 2016, Le Monde publie une enquête intitulée « Le Modigliani était bien caché ». Dans cet article, David Nahmad se confie d’abord sur sa collection, expliquant notamment ne pas savoir combien de Picasso il possède, peut-être 300. « Je ne les ai pas comptés ; le nombre importe peu, il ne faut pas tomber dans cette banalité, conseille-t-il. Mais je crois que nous sommes les plus grands collectionneurs de Picasso dans le monde. » Monet, Matisse, Renoir, Rothko : en tout, la collection rassemble près de 4 000 œuvres entreposées au port franc de Genève, en Suisse, pour une valeur totale de 3,3 milliards de dollars (2,8 milliards d’euros).
Le souci, pour lui, est que dans cet article, Nathaniel Herzberg démontre que l’IAC et la famille Nahmad ne font qu’un : « Des documents confidentiels, que Le Monde a pu consulter, lèvent le voile sur une partie du mystère. (…) Ces pièces font partie des “Panama Papers”, une vaste enquête sur les paradis fiscaux. Qui démontre que la société IAC n’a d’autre actionnaire, et depuis sa création en 1995, que la famille Nahmad. Depuis 2014, derrière ses dirigeants fantômes se cache un et un seul propriétaire : David Nahmad, le patriarche familial. »
Onze ans plus tard, le 15 août 2025, l’avocat américain Phillip C. Landrigan, qui travaille de concert avec la société Mondex, dépose devant la Cour suprême de l’Etat de New York une « affirmation » sous serment, autrement dit un ensemble de preuves : 54 documents qui, tous, démontrent que le tableau appartenait bien avant la guerre au collectionneur britannique Oscar Stettiner, que ce dernier a été spolié par les nazis en 1944 ; les ventes ultérieures ne sauraient donc effacer le droit des héritiers à sa restitution. Les éléments ainsi réunis sont tels que le juriste demande au tribunal de contraindre les Nahmad à leur rendre l’Homme assis.
Dans une décision écrite rendue le 17 novembre, les magistrats new-yorkais vont dans son sens, sans se montrer contraignants pour le moment. Ils insistent notamment sur un des 54 documents, une « note » des archives parisiennes datant de 1950 sur laquelle apparaît clairement le terme « volé » et dont la famille Nahmad, selon ses détracteurs (et désormais la justice américaine), avait connaissance.
La note en question est l’œuvre du Wildenstein Institute, un centre de recherche en histoire de l’art situé dans le 8earrondissement de Paris et fermé en 2017. Plusieurs membres de cette richissime famille franco-américaine de marchands d’art ciblés par le fisc ont finalement été condamnés en 2024 par la cour d’appel de Paris pour des faits de « fraude fiscale » et de « blanchiment en bande organisée ».
La petite feuille de papier, certifiée authentique, est accablante : elle comporte d’un côté la reproduction du tableau ; de l’autre les mots « volé », « famille Stettiner », « Recherche en Amérique », « avril 1950 ». Mieux : mi-novembre 2025, les juges américains estiment que les Nahmad auraient dû la produire « en réponse aux demandes de documents du demandeur ». La Cour suprême de l’Etat de New York ordonne en outre que, dans un délai de quatorze jours, « les défendeurs [les Nahmad] produisent toute la correspondance qu’eux et leurs mandataires ont eue avec toute maison de vente aux enchères, galerie, collectionneur ou marchand d’art concernant le tableau qui n’a pas été fournie précédemment ». En clair, l’étau se resserre.
Immense soulagement
« Le fait que David Nahmad ait réussi à faire durer les procédures légales depuis près de quinze ans constitue à ce jour son seul succès, ironise l’avocat Phillip C. Landrigan. L’affaire sera examinée en référé le 10 février et, si le tribunal soulève des doutes quant à la propriété de Stettiner, un procès est prévu en mai afin de trancher définitivement la question. » Aux yeux de Me Landrigan, les choses sont très claires : « David Nahmad possède des œuvres d’art pillées par les nazis, dont il sait ou a toutes les raisons de savoir qu’elles appartiennent aux héritiers d’Oscar Stettiner, victime de l’Holocauste du fait d’avoir été spolié. »
Pour l’avocat américain, les avis de la Cour suprême de New York de la mi-novembre 2025 constituent un immense soulagement : « Toutes les manœuvres et obstructions juridiques ont échoué et le jury constatera non seulement que la famille Stettiner avait raison de prétendre que le tableau avait été volé, mais aussi que David Nahmad le savait et a tenté de dissimuler ce fait au plaignant et au tribunal pendant des décennies. Trop, c’est trop ! »
James Palmer, le patron de Mondex, se réjouit lui aussi de ces avancées. Réputée empocher entre 30 % et 40 % des sommes obtenues par les ayants droit dans ce type de dossiers, sa société est régulièrement mise en cause par certains spécialistes du monde de l’art. Le Canadien n’en a cure. Sa mission et celle de Mondex Corporation ? « Aider les familles spoliées de leurs biens pendant l’Holocauste à les récupérer en menant des recherches historiques et de provenance, puis en élaborant des stratégies de restitution », répond-il.
M. Palmer affirme travailler sur le Modigliani depuis une quinzaine d’années. A sa connaissance, il s’agirait du plus ancien dossier en cours au sein de son cabinet. « Mais ni nous ni M. Maestracci ne sommes du genre à renoncer à l’importance d’obtenir justice, de tourner la page. En fait, je serais ravi de m’entretenir avec M. Nahmad, de partager un repas ou une tasse de thé avec lui, plutôt que de poursuivre cette odyssée de quinze ans qui ne fera que satisfaire les avocats. »
A l’entendre, les actuels propriétaires refusent délibérément de restituer le tableau à son propriétaire légitime,l’agriculteur Philippe Maestracci, qui vit dans le village où s’était réfugié son grand-père : « Cette dernière décision du tribunal de New York est capitale, car elle nous autorise désormais à faire référence dans notre requête à un document essentiel, la note indiquant “volé”. »
Pour James Palmer, l’affaire dépasse par ailleurs le seul comportement de la famille Nahmad. Au-delà, elle concerne le marché de l’art dans son ensemble. Que savait la prestigieuse maison Christie’s au moment de mettre le Modigliani en vente, en 1996 ? Quelles vérifications avaient été entreprises auprès du propriétaire d’alors, les héritiers de l’acheteur américain de 1944 ? « Il sera certainement intéressant de connaître les modalités d’accord que Nahmad et Christie’s ont pu conclure concernant l’indemnisation de Nahmad ou de sa société IAC, si le tribunal ordonne d’enfin restituer ce tableau volé à la famille d’Oscar Stettiner », avance M. Palmer.
En attendant, dans un village paisible de Dordogne situé à mi-chemin entre Périgueux et Bordeaux, Philippe Maestracci vit sa vie, à des milliers de kilomètres des débats de haute volée qui se tiennent de l’autre côté de l’Atlantique. « Je suis cela de très loin, on me donne des nouvelles de temps en temps, mais je suis un spectateur dans cette histoire », confie-t-il avant de raccrocher poliment. Un de ses proches ajoute : « Il estime que la toile ne lui appartient pas tant que la justice américaine n’a pas tranché. Il ne compte pas dessus pour devenir riche. Cette histoire fait tourner des têtes, mais, soyez-en sûr, pas la sienne. »
[Source: Le Monde]