Sam Sauvage, l’électron libre de la pop française
Le chanteur à la plume aussi touchante qu’acerbe, nommé aux Victoires de la musique parmi les révélations masculines, sort un premier album aux sonorités new wave.
Le garçon ne passe pas inaperçu avec sa tignasse brune échevelée et son costard-cravate de dandy. Sam Sauvage pourrait incarner un personnage des soirées parisiennes filmé dans Les Nuits de la pleine lune (1984), d’Eric Rohmer. Agé de 25 ans, Hugo Brebion de son vrai nom est, en ce début d’année, au centre des sollicitations médiatiques. Pour la sortie, vendredi 30 janvier, de son premier album, Mesdames, messieurs !, et pour sa nomination aux Victoires de la musique, catégorie « révélation masculine », où il sera en concurrence avec le populaire trio rap L2B et le chanteur Ino Casablanca.
Vendredi 13 février, sur le plateau de La Seine musicale, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), le charismatique Boulonnais interprétera, en direct avec son groupe de scène, Les Gens qui dansent (j’adore), irrésistible ritournelle pop aux sonorités new wave qui l’a révélé il y a quelques mois sur les réseaux sociaux.
Le grand brun au charmant sourire enfantin a conscience que cette exposition aux Victoires vient un peu vite. « Sans faire de la fausse modestie, je l’ai vraiment appris de manière abrupte, soupèse-t-il dans les bureaux de son label parisien, Cinq7. Si jamais, un jour, j’ai dix albums derrière moi et une grosse carrière, je comprendrais et je serais fier. Pour l’instant, j’ai juste un EP et un album à paraître, donc je vois plutôt cette nomination comme une reconnaissance par rapport aux dix ans de musique que j’ai déjà passés dans les bars, les restos et les petits concerts. »
Depuis le printemps 2025, on a pu croiser son visage dans l’émission « Taratata », en première partie de Zaho de Sagazan ou des légendaires Sparks à la salle Pleyel (l’invitation des frères Mael s’est faite par leur messagerie Instagram). Pour mesurer le chemin parcouru, il suffit de regarder son compte YouTube et ses premières vidéos diffusées il y a six ans : le jeune homme au costume sombre arbore déjà le même look, mais son identité musicale se cherche encore, dans une veine plutôt pop folk à la Bob Dylan, son modèle.
Sens de la dérision
Le déclic artistique vient d’une chanson, Pas bourré, né d’une trouvaille de nappe synthétique qui servira ensuite de trame sonore à son deuxième EP, paru en 2025. La personnalité s’affirme dans sa façon de poser son timbre grave et dans son interprétation : « J’ai commencé à chanter du ventre et à arrêter de forcer ma voix pour ressembler à quelqu’un. Et puis, la plupart de mes premiers textes étaient plutôt ennuyeux. J’ai commencé à ouvrir un peu mon regard, à écrire sur les gens, à prendre un peu plus de recul. C’est ça qui a sans doute ouvert la voie, même si je pense qu’il y a encore beaucoup à trouver. »
Quitte à trouver, Mesdames, messieurs ! ne manque pourtant pas d’atouts séduction et d’ambition. Jusqu’ici, le chanteur diplômé d’un BTS audiovisuel confectionnait seul ses compositions dans la cuisine de son appartement parisien du 13earrondissement. Ce premier album s’impose, à l’inverse, comme le fruit d’un effort collectif. Même si l’enfant des Hauts-de-France reste l’unique auteur, compositeur et interprète, ses chansons ont été en partie enregistrées à Nantes dans le studio de Zaho de Sagazan et de ses musiciens, Pierre Cheguillaume et Simon Quénéa, ainsi que de David Enfrein (alias Terrier).
Si cette équipe de haut vol contribue à « colorer » le disque de touches synthétiques, loin de là l’idée de sonner comme La Symphonie des éclairs (2023), insiste-t-il, plutôt d’« agrandir la musique que j’avais déjà à la base ». Après un détour par Bruxelles avec Xavier de Maere, le frère de Pierre, les pistes voix ont été posées à Paris au studio Ferber, lieu mythique hanté par les fantômes bienveillants de quelques-uns de ses héros, Serge Gainsbourg (1928-1991) et Alain Bashung (1947-2009).
Son sens de la dérision et son ton acerbe s’affûtent sur ce premier long format – deux titres figuraient déjà sur son EP,Les Gens qui dansent (j’adore) et La Fin du monde. Tel l’incontournable J’suis pas bo, entraînante pépite électro-pop qui exorcise son mal-être adolescent des années collège – on peut y trouver un lointain écho au Allô maman bobo (1977), d’Alain Souchon. Plus cruel, le single Je ne t’aime plus n’en demeure pas moins touchant dans sa manière de brosser la rupture sentimentale.
Des thèmes d’actualité
Des thèmes d’actualité sont parallèlement abordés, à l’instar du poignant Il pleut des femmes. Sur un piano délicat rehaussé du violoncelle de Cécile Lacharme, la chanson s’inspire d’un drame personnel, une amie victime de féminicide, assassinée à 23 ans. La tragédie, survenue en décembre 2024, lui a « tué toute [sa] part d’insouciance ». Le brumeux Boulogne, hommage à sa ville portuaire natale de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), évoque le courage des marins qui partent sauver les migrants dans la Manche.
Dans Un cri dans le métro, il se glisse dans la peau d’un homme qui fait la manche, à bout de nerfs contre l’indifférence des passagers. « Mesdames, messieurs ! », interpelle-t-il, désespéré. L’injonction, qui donne son titre à l’album, réapparaît sur Avis de tempête, morceau introductif où Sam Sauvage campe un présentateur météo sarcastique sur fond de réchauffement climatique. « L’expression orale m’intéresse beaucoup, développe le chanteur. J’aime bien ce truc-là, parler, convaincre, ça me fait rire. J’aurais bien aimé avoir plusieurs vies, faire de la politique, être avocat… »
En bout de piste de l’album, La Fin du monde conclut sur une note d’espoir, en dépit de son titre apocalyptique. « J’y parle justement d’un nouveau monde, qui va éclore un jour, argumente-t-il. Il y a toute une jeunesse qui se bat pour ça, qui est en train de le créer. Peut-être avec beaucoup de violence et de maladresse, mais peu importe, elle le fait. »Refusant néanmoins d’endosser le rôle de porte-parole de sa génération, Sam Sauvage reflète tout simplement son temps. L’avenir lui sourit, la fin du monde attendra.
[Source: Le Monde]