La ligne de train Oran-Tindouf, un mégaprojet ferroviaire de l’Algérie sur fond de rivalité avec le Maroc
La mine de Gara Djebilet, située dans le sud-ouest du pays, approvisionnera Oran en minerai en empruntant un circuit ferroviaire de 1 500 kilomètres. Le projet vise à diversifier l’économie et à affirmer une présence stratégique face au rival marocain.
Drapeau rouge de chef de gare à la main, le président Abdelmadjid Tebboune a inauguré, dimanche 1er février, la ligne ferroviaire reliant Gara Djebilet à Béchar, longue de près de 1 000 kilomètres, dans les profondeurs sahariennes du Sud-Ouest algérien. Un prélude à l’exploitation d’un méga gisement de fer voué à diversifier le modèle économique du pays.
« L’Algérie avance, fière et souveraine », a lancé le chef d’Etat à Béchar, en louant les mérites de ce « projet stratégique majeur » à grand renfort de références nationalistes aux « valeureux martyrs » de la lutte anticoloniale qui ont donné aux pays, selon lui, la force de « remporter la bataille du développement ».
Situé près de Tindouf, aux confins des frontières avec le Maroc et la Mauritanie, le gisement de Gara Djebilet, qui s’étend sur environ 40 000 hectares, recèle des réserves de fer estimées à environ 3,5 milliards de tonnes, parmi les plus vastes d’Afrique. Longtemps considéré comme économiquement peu viable en raison de son isolement géographique et de la teneur élevée en phosphore de son minerai, il est aujourd’hui au cœur de la stratégie algérienne de diversification industrielle visant à « se libérer de la dépendance aux hydrocarbures », a souligné le président algérien.
La nouvelle ligne ferroviaire, financée par l’Etat et construite par un consortium associant le groupe chinois China Railway Construction Corporation à des entreprises nationales, doit permettre l’acheminement du minerai, via l’étape de Béchar, vers les centres industriels du Nord, notamment vers Oran, situé à 1 500 kilomètres de Gara Djebilet. La destination d’Annaba, dans l’Est algérien, pourrait être concernée dans un deuxième temps.
Si la production de la mine a atteint déjà 500 000 tonnes en janvier, les projections officielles tablent sur un niveau de 12 millions de tonnes par an à l’horizon 2030, et jusqu’à 40 ou 50 millions de tonnes à long terme. Des volumes significatifs, mais qui posent immédiatement la question de leur transformation industrielle.
Un certain scepticisme prévaut à ce sujet chez nombre d’économistes et d’ingénieurs. L’approche dominante, centrée sur l’extraction et le transport du minerai, peine à convaincre, dans un contexte mondial marqué par la décarbonation, la montée des industries à forte valeur ajoutée et la concurrence accrue sur les matières premières brutes.
Chaînes de valeur
Ihsane El Kadi, journaliste spécialiste en économie, écrit ainsi, dans le journal en ligne Maghreb Emergent, le 31 janvier, que l’enjeu réel du projet de Gara Djebilet n’est pas tant sa rentabilité minière immédiate que la capacité de l’Algérie à développer une filière sidérurgique intégrée, soit la poursuite de « l’investissement dans la transformation en aval ». Fonte, acier, produits longs et plats, matériaux pour le bâtiment, l’automobile, le ferroviaire ou l’électroménager : c’est dans la transformation du minerai que se joue l’essentiel de la valeur.
Sans cet aval industriel, le projet risquerait de se limiter à une logique extractive, exposée aux cycles internationaux des prix des matières premières. Certes, un premier jalon industriel a été franchi avec l’acheminement des premières cargaisons de minerai de fer vers le complexe sidérurgique du géant turc Tosyali, à Bethioua, près d’Oran. Les interrogations sur l’orientation stratégique du projet n’en sont pas pour autant complètement levées.
Et ce, d’autant que de nombreuses questions se posent sur la nature même du minerai extrait et ses potentialités. La teneur relativement élevée en phosphore, longtemps perçue comme un handicap pour la sidérurgie classique, impose des traitements spécifiques pour certains usages. Mais elle pourrait également constituer un avantage dans des filières industrielles émergentes, notamment celle des batteries lithium-fer-phosphate, aujourd’hui largement utilisées dans les véhicules électriques. Une caractéristique qui renforce l’idée que l’avenir du projet se joue moins dans l’amont minier que dans la capacité à structurer des chaînes de valeur industrielles adaptées.
Au-delà de son enjeu strictement économique, la montée en puissance annoncée de Gara Djebilet, et sa déclinaison ferroviaire, s’inscrit dans une dimension stratégique sensible, à l’heure de l’âpre rivalité avec le Maroc. Ces marches occidentales du pays, comme d’ailleurs le reste de sa périphérie saharienne, ont longtemps été négligées par Alger. La tension qui s’exacerbe depuis 2021 le long de la frontière algéro-marocaine, notamment liée au contentieux sur la souveraineté du Sahara occidental, crée un contexte nouveau.
Débat public inexistant
« L’Algérie vise l’intégration de son Sud-Ouest et l’affirmation de sa présence économique et stratégique face au rival marocain », décrypte Ali Bensaad, professeur à l’Institut français de géopolitique de l’université Paris-VIII. L’ironie historique est qu’en 1969, le roi du Maroc Hassan II et le président algérien Houari Boumediene avaient été proches d’une entente pour développer conjointement le gisement de Gara Djebilet, dont le minerai aurait été, si l’accord avait été finalisé, évacué vers la façade atlantique via le Sahara occidental.
La distance de 600 kilomètres aurait impliqué des coûts très inférieurs à ceux imposés par les 1 500 kilomètres du rail vers Oran. Le plan d’exploitation de Gara Djebilet révèle en creux la facture élevée d’une absence de Maghreb uni.
Face à ce projet aux riches dimensions, le débat public aura été inexistant en Algérie, où la célébration patriotique a occulté tout questionnement. Un expert a fait les frais de cet unanimisme imposé : Djelloul Slama, ingénieur et docteur en économie, connu pour ses interventions médiatiques. Selon plusieurs sources, il aurait été arrêté, et n’est en tout cas pas réapparu depuis le 23 janvier.
Une semaine plus tôt, il avait formulé des analyses critiques sur le gisement de Gara Djebilet sur la chaîne de télévision privée El-Hayat. Des informations font état d’une garde à vue à la brigade de recherche de Bab El-Djedid, à Alger, sans indication officielle claire ni accusation publique confirmée.
Plusieurs personnalités et commentateurs ont appelé à sa libération en plaidant que Djelloul Slama n’était nullement un opposant politique mais simplement un expert dont les éclairages techniques pouvaient enrichir le débat économique national. « Il faut revenir à la raison, écrit encore Ihsane El Kadi, rendre Djelloul Slama à sa famille et écouter les experts. Surtout lorsqu’ils ont la bonne tenue de dire vraiment ce qu’ils pensent bon pour le pays. »
[Source: Le Monde]