"Le maillon faible de l’Iran": l'Irak, le nouveau front dans la guerre au Moyen-Orient fait face au risque d'"instabilité"
"Le maillon faible de l’Iran": l'Irak, le nouveau front dans la guerre au Moyen-Orient fait face au risque d'"instabilité" À mesure que la confrontation entre les États-Unis et l’Iran se transforme en guerre régionale, l’Irak apparaît comme l’un des théâtres les plus exposés.
Dans cette guerre régionale, Bagdad affiche officiellement une ligne de neutralité. "Le gouvernement se refuse à ce que l’Irak soit utilisé comme une plateforme pour les uns et pour les autres, c’est-à-dire pour les factions proches des Iraniens ou pour les Américains", explique le politologue Hasni Abidi, co-auteur de l'ouvrage Le Moyen-Orient selon Donald Trump, paru aux éditions Erick Bonnier, interrogé par TV5MONDE.
Mais il souligne aussi les limites de cette posture. "Le gouvernement irakien est très conscient de ses limites. Ses déclarations n’engagent que lui." Coincé entre Washington et Téhéran, l’Irak peine à empêcher que son territoire ne devienne un espace de règlement de comptes par procuration. Le pays concentre présence militaire américaine, influence iranienne et milices chiites, sur fond de transition politique fragile.
Un front militaire sous pression
Base militaire kurde à Erbil abritant des militaires français, intérêts américains dans le pays, ambassade américaine à Bagdad... Les intérêts étrangers en Irak et dans le Kurdistan irakien ne sont pas épargnés, depuis le début du conflit lancé par Israël et les États-Unis contre l'Iran.
Sur le terrain, l’Irak n'abrite "pas une base, mais plusieurs bases américaines ainsi que des positions militaires françaises et d’autres pays, sous la bannière de la lutte contre l’État islamique", détaille Hasni Abidi. Ces installations sont devenues des cibles pour les groupes pro‑iraniens. Depuis le début du conflit, la coalition "Résistance islamique en Irak", qui regroupe des factions alignées sur l’Iran, revendique des dizaines d’attaques par drones et missiles contre des cibles incluant l’ambassade américaine à Bagdad, l’aéroport international et des infrastructures dans le nord du pays.
"Il ne faut pas oublier que l’Irak est un pays riche, c’est un pays grand exportateur de pétrole. Avant la guerre, la production arrivait à 2,5 millions de barils par jour", ajoute Hasni Abidi, politologue. Les perturbations du commerce et de la navigation ont entraîné une baisse marquée de la production et des exportations, avec un impact direct sur les finances publiques d’un État dépendant de la rente pétrolière.
Le Kurdistan, cible stratégique
La situation du Kurdistan irakien constitue une clé de lecture centrale. Le Gouvernement régional du Kurdistan (KRG) entretient des relations distinctes de celles de Bagdad avec Washington (coopération militaire avec la coalition, canaux diplomatiques propres), ce qui fait d’Erbil une cible privilégiée des milices pro‑iraniennes. Les frappes contre la capitale kurde ont une double fonction: frapper des intérêts américains et rappeler aux dirigeants kurdes les risques d’un rapprochement trop assumé avec Washington.
Pour Téhéran, l’Irak reste un maillon stratégique. "L’Irak, c’est le maillon faible de l’Iran", affirme Hasni Abidi, en rappelant la longue frontière commune et le rôle du pays comme profondeur territoriale. "C’est l’Irak qui a empêché les Américains sous George Bush d’aller encore frapper l’Iran. (…) En rendant le quotidien difficile des Américains, ils ont poussé [Washington] à quitter l’Irak et à abandonner son projet (…) d’aller vers l’Iran", explique Hasni Abidi.
Les dirigeants iraniens sont, selon lui, "très conscients qu’il ne faudrait surtout pas avoir les Américains comme voisins", ce qui explique en partie les frappes menées par leurs alliés contre des intérêts américains en Irak.
Dans ce contexte, la conjoncture "exige finalement un gouvernement fort et un gouvernement stable pour mettre fin à cette marge de manœuvre donnée aux milices chiites". Mais la guerre rend précisément plus difficile la formation d’un tel exécutif, et "l’Irak risque finalement de sombrer dans une instabilité", même sans retour de Daesh au premier plan.
Un État en transition sous influence
Cette montée des tensions intervient dans un moment institutionnel délicat. Le Premier ministre irakien sortant, Mohammed Chia al‑Soudani, reste à la tête d’un gouvernement intérimaire, le temps qu’un nouvel exécutif soit formé après les élections de novembre 2025.
"L’Irak se prépare à une élection au sein du Parlement pour élire le nouveau chef du gouvernement, rappelle Hasni Abidi. On sait que Nouri al‑Maliki (ancien Premier ministre de 2006 à 2014) est bien placé. Il est un homme très proche des Iraniens et les Américains ont émis un veto contre sa candidature". Plusieurs analyses décrivent un véritable "veto" américain à son retour au pouvoir, inscrit dans la volonté de Washington de freiner l’influence iranienne à Bagdad.
Dans ce système, il est "très difficile d’obtenir [la] nomination" d’un Premier ministre "sans l’aval, ou en tout cas sans le consentement de l’Iran, qui reste un acteur majeur sur la scène politique irakienne", souligne le politologue. L’Irak tente pourtant de maintenir une "stratégie d’évitement": ne pas apparaître comme belligérant "ni contre l’Iran ni contre les Américains", tout en conservant les canaux ouverts avec les deux.
[Source: TV5Monde]