Corinne Luchaire, l’étoile déchue de l’Occupation

Star montante du cinéma français à la veille de la seconde guerre mondiale, Corinne Luchaire, fille d’un journaliste collaborationniste, a mené une vie mondaine dans le Paris occupé. Frappée d’indignité nationale à la Libération, l’insouciante est morte de la tuberculose en 1950, à 28 ans. Cette histoire est au cœur du dernier film de Xavier Giannoli, « Les Rayons et les ombres », en salle le 18 mars.

Mar 9, 2026 - 13:00
Corinne Luchaire, l’étoile déchue de l’Occupation
AFP

« Mademoiselle, ­voulez-vous faire du cinéma ? » Cette question, Simone Signoret, alors élève au lycée Pasteur, à Neuilly, au milieu des années 1930, rêve qu’on la lui pose. Après tout, c’est ainsi qu’avait commencé la carrière d’une de ses copines de classe, Rosita Luchaire, que tout le monde surnommait « Zizi ». Elle avait quitté l’établissement en 1935, peu avant la fin de la 3ᵉ, expliquant à ses camarades qu’elle allait devenir actrice, provoquant ricanements et haussements d’épaules.

Lorsque Simone Signoret se rend, en février 1938, au cinéma pour découvrir Prison sans barreaux, de Léonide Moguy, la future vedette des Diaboliques réalise que « Zizi » est devenue Corinne Luchaire. « La révélation de l’année, comme tous les journaux l’écrivirent, et c’était vrai, raconte l’actrice dans La nostalgie n’est plus ce qu’elle était (Seuil, 1976).On alla même en groupe jusqu’aux Champs-Elysées pour vérifier. On ne haussait plus du tout les épaules. On était drôlement épatées. »

Simone Signoret reverra au moins une fois Corinne Luchaire, en juin 1938, à l’occasion d’une fête au lycée Pasteur. Sa carrière a pris une nouvelle dimension. Au triomphe de Prison sans barreaux a succédé, la même année, celui de sa version anglaise, Prison Without Bars, réalisée par Brian Desmond Hurst, puis Conflit, de Léonide Moguy.

A cette soirée au lycée Pasteur, elle porte une robe décolletée de velours bleu nuit à très minces bretelles de satin et une cape de renard blanc. A peine Simone Signoret aperçue, elle l’embrasse de toutes ses forces, remarquant sa robe de mousseline blanche confectionnée par sa mère. « Tu as de la chance, moi je suis obligée d’aller chez les grands couturiers », confie Corinne Luchaire à son ancienne camarade, avant d’avaler une coupe de mousseux et de repartir en compagnie de trois grands gaillards.

Milieux collaborationnistes

A 17 ans, elle est la plus jeune star du cinéma français, « la [Greta] Garbo numéro 2 », selon la star américaine Mary Pickford. Une enquête du magazine La Cinématographie française, en 1939, affirme même que Corinne Luchaire fait partie, avec Viviane Romance, Danielle Darrieux et Michèle Morgan, des quatre actrices que les Français souhaitent revoir sur les écrans.

Mais la vie de la jeune femme prend un tour sombre. Pendant la seconde guerre mondiale, l’actrice, née à Paris en 1921, a fréquenté les milieux collaborationnistes. Dans Les Rayons et les ombres, en salle le 18 mars, Xavier Giannoli retrace le destin pathétique de cette actrice au talent unique, dont elle tira si peu parti. La comédienne débutante Nastya Golubeva lui prête ses traits.

Le cinéaste réussit le tour de force de mettre en scène la France de l’avant-guerre puis celle de l’Occupation, de cerner la mentalité, les compromissions et le cynisme du père, Jean Luchaire, figure majeure de la collaboration, incarné par Jean Dujardin, et de montrer à travers Otto Abetz, ambassadeur d’Allemagne en France de 1940 à 1944, joué par August Diehl, la mécanique du pillage du patrimoine français par l’occupant, avec la complicité de l’Etat.

Une actrice omniprésente

Dès décembre 1938, Corinne Luchaire assiste, à l’ambassade d’­Allemagne, à Paris, à un dîner offert par le ministre des affaires étrangères du IIIᵉReich, Joachim von Ribbentrop, pour célébrer le pacte de bonne entente franco-allemand, signé deux mois après la ratification des accords de Munich. La France et le Royaume-Uni y ont cédé la Tchécoslovaquie à l’Allemagne au nom d’une paix illusoire. Un mois avant ce repas festif, dans la nuit du 9 au 10 novembre et la journée qui suivit, s’était déroulée la tristement célèbre Nuit de cristal, un pogrom contre les juifs d’Allemagne.

Au dîner de l’ambassade, est également présent Jean Luchaire, le père de l’actrice, homme de gauche et patron de Notre temps, militant pacifiste en faveur du rapprochement franco-allemand, ami intime d’Otto Abetz, futur ambassadeur d’Allemagne en France occupée. Il deviendra plus tard l’une des chevilles ouvrières de la collaboration. En ce soir de célébration, les croix gammées ornent les murs de l’ambassade. Et c’est non pas vers son homologue Georges Bonnet, ministre français des affaires étrangères, et son épouse, que se dirige Joachim von Ribbentrop, mais vers Corinne Luchaire, rubans blancs attachés à sa chevelure blonde.

Au début de la guerre, la jeune actrice est omniprésente. Elle a tourné dans sept films, sans compter quelques figurations, en trois ans, entre 1938 et 1940. Avec la défaite française de juin 1940, elle s’éclipse des plateaux de cinéma. Pourtant, il semble que dans le Paris de l’Occupation, on ne voie qu’elle. Elle se fourvoie dans les nuits parisiennes, souvent en compagnie d’officiers allemands. C’est d’ailleurs avec un capitaine de la Luftwaffe, Wolrad Gerlach, qu’elle aura, en 1944, son unique enfant, Brigitte.

L’hédonisme comme ligne directrice

L’actrice mène « une vie trépidante » comme elle l’écrira dans Ma drôle de vie (Sun), son autobiographie rédigée en 1949 avec un journaliste collaborationniste, Jean Thouvenin. Elle se rend aussi régulièrement en sanatorium pour soigner sa tuberculose. Jean Cocteau souhaite lui confier, en 1941, l’un des rôles principaux de sa pièce de théâtre, La Machine à écrire, face à Jean Marais, mais la jeune femme sabote son audition. L’hédonisme devient sa seule ligne directrice.

Corinne Luchaire incarne la collaboration dans toutes ses complexités. S’est-elle davantage compromise avec l’occupant que d’autres vedettes françaises, Arletty, Mireille Balin, Viviane Romance, Suzy Delair ou Danielle Darrieux ? Sans doute pas. Mais sous son air de jeune femme libre, Corinne Luchaire restera sous l’emprise de son père, fondateur en 1940 du quotidien collaborationniste Les Nouveaux Temps, créateur et président de la Corporation nationale de la presse française, âme damnée de Vichy.

En août 1944, après le débarquement allié de juin, elle le suivra jusqu’à Sigmaringen (Bade-Wurtemberg), où les Allemands emmèneront Pétain en septembre et où toutes les composantes de l’extrême droite française se retrouveront, caressant l’espoir absurde d’un ultime retournement et d’une victoire de l’Allemagne. Elle est condamnée à dix ans d’indignité nationale, en juin 1946. Son père a été jugé pour collaboration avec l’ennemi, condamné à mort et exécuté au fort de Châtillon trois mois plus tôt.

Dans ses nombreuses recherches, Xavier Giannoli a retrouvé un portrait d’elle peint par son frère, Robert Luchaire, futur chef décorateur d’Un homme et une femme, de Claude Lelouch, en 1966. L’œuvre est de piètre qualité, mais le peintre capture l’essence de sa sœur : très belle, avec son ample chevelure blonde, et les yeux grands fermés.

« La modernité de son jeu est si évidente »

Corinne Luchaire a traversé l’Occupation en somnambule. Nul bénéfice du doute à son profit. Les trois principaux réalisateurs qui la firent jouer avant-guerre, Léonide Moguy, Pierre Chenal et Raymond Bernard, se retrouvent empêchés de travailler à partir d’octobre 1940 à cause des lois antijuives promulguées par le régime de Vichy. Pierre Chenal fuit pour l’Argentine, Léonide Moguy est contraint à l’exil aux Etats-Unis, Raymond Bernard se cache dans le Vercors. La cécité ne pouvait servir d’excuse à cette actrice qui avait tourné avec ces cinéastes juifs. « Après la guerre, rapporte Xavier Giannoli, les projectionnistes grattaient avec un cutter le nom de Corinne Luchaire sur la pellicule. »

D’un strict point de vue cinématographique, l’ex-vedette n’est aucunement démodée. Dans Prison sans barreaux, elle incarne une délinquante placée dans un centre éducatif aux méthodes novatrices et tranche par son insolence, son naturel, une joie de vivre inséparable d’une tristesse intérieure et une agressivité inhabituelle comparée au jeu des stars de l’époque. « Avec sa blouse noire, cette manière de rentrer sa mèche de cheveux, elle dégage un érotisme évident qui n’a pas échappé à son metteur en scène [Léonide Moguy], assure Xavier Giannoli. Il y a une fragilité et quelqu’un qui n’a pas peur. La modernité de son jeu est si évidente. »

Dans la belle biographie Corinne Luchaire. Un colibri dans la tempête (La tour verte, 2011 ; réédité en 2022 aux Editions du 81), Carole Wrona remarque que l’histoire entre Corinne Luchaire et le septième art débute par un cri, dans le film de Léonide Moguy : « Non, laissez-moi, je ne veux pas aller en prison. »

Ce désespoir fictif devient réel en 1945, quand elle est emprisonnée à Fresnes avant son procès. Par ailleurs, « elle interprète une fille-mère dans Conflit et, moins d’une décennie plus tard, porte avec une tendresse maladroite sa fille, Brigitte, sur une photographie prise en 1944, relève Carole Wrona. Et, pour sa dernière apparition cinématographique, le titre annonce la fin, Abbandono [1940], de celle qui n’a jamais su se trouver à la bonne place au bon moment ». Une Intruse, comme le titre français de ce dernier film…

La « pauvre sœur » de Patrick Modiano

Dans la seconde moitié des années 1940, Corinne Luchaire vit dans une chambre de bonne, porte d’Orléans, à Paris. Un jeune critique qui deviendra cinéaste, Jean-Charles Tacchella, la rencontre par hasard dans un café, et se trouve frappé par cette star qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Tout est allé si vite dans sa vie, y compris son vieillissement, advenu avant la trentaine. Jean-Charles Tacchella la rejoint chez elle, dans cet immeuble où réside Léo Ferré. Le futur réalisateur et l’actrice partagent une salade qu’elle terminera sur son lit.

Léonide Moguy renoue avec elle en 1949 et veut la faire tourner en Italie. Le titre de son projet de film, La vie recommence demain, représente la plus belle des promesses. Mais Corinne Luchaire, malade de la tuberculose, meurt le 22 janvier 1950. A 28 ans.

Le souvenir de l’actrice ne s’efface pas de certaines mémoires. Patrick Modiano, spécialiste des fantômes de l’Occupation, de ces vies en pointillé, inachevées, ponctuées par l’ignoble ou le tragique, ne pouvait passer à côté d’elle. Le romancier en fait l’une des protagonistes de son livre en partie autobiographique, Livret de famille(Gallimard, 1977), où Corinne Luchaire devient « ma pauvre sœur Corinne ». Elle était déjà apparue, de manière plus masquée, dans Les Boulevards de ceinture (Gallimard, 1972), et sa figure plane dans deux films coécrits par le Prix Nobel de littérature 2014 : Lacombe Lucien (1974), de Louis Malle, et Bon voyage (2003), de Jean-Paul Rappeneau, à travers le personnage de l’actrice, incarnée par Isabelle Adjani.

Dans les années 1960 et 1970, Patrick Modiano croise fréquemment la mère de Corinne, Françoise Luchaire, antiquaire dans le 6ᵉ arrondissement à Paris, assure Carole Wrona. Françoise Luchaire élève alors l’enfant unique de sa fille, Brigitte. Cette dernière rencontre par la suite un jeune homme, le suit au Canada, où elle devient magasinière dans une librairie. Le mariage lui permet, enfin, de se débarrasser du si encombrant nom de Luchaire.

[Source: Le Monde]