L’hyperactivité créative de Damon Albarn

Incarnation, au début des années 1990, de l’anglocentrisme triomphant de la Britpop au sein de Blur, Damon Albarn n’a cessé d’élargir ses horizons musicaux, multipliant les projets comme autant de portes ouvertes sur le monde.

Fév 24, 2026 - 11:40
L’hyperactivité créative de Damon Albarn
« The Good, The Bad and The Queen » : de gauche à droite, Paul Simonon, Damon Albarn, Tony Allen et Simon Tong. PARLOPHONE/WARNER

Incarnation, au début des années 1990, de l’anglocentrisme triomphant de la Britpop au sein de Blur, Damon Albarn n’a cessé d’élargir ses horizons musicaux, multipliant les projets comme autant de portes ouvertes sur le monde. A quelques jours de la sortie, le 27 février, du neuvième album de Gorillaz, qui voit le groupe virtuel, imaginé par Damon Albarn avec le dessinateur Jamie Hewlett, s’échapper en Inde, nous vous proposons de revenir quelques-uns des projets de cet artiste hors normes.

Le virage rock électrique de Blur

En 1997, l’album sans titre du groupe Blur symbolise sa première rupture artistique. Avec ce virage rock électrique, la machine à tube britpop Blur désarçonne dans un premier temps son public. Si le précédent effort studio du quatuor londonien, The Great Escape, atteint la première place des charts britanniques à sa sortie, en septembre 1995, le disque sera malgré tout celui de la défaite contre Oasis, les turbulents frères Gallagher devenant un phénomène planétaire avec (What’s the Story) Morning Glory ? paru un mois plus tard.

Sur la pochette floue de Blur, on distingue une infirmière qui pousse un brancard. Les auteurs de Country House sont au plus mal, en pleine crise existentielle. Les tensions internes sont vives entre Damon Albarn et le guitariste Graham Coxon, l’heure de la remise en question artistique est arrivée. Le guitariste prend le pouvoir et scande son amour du rock alternatif américain sous l’égide de Pavement et des Pixies. Le son est plus gras et brouillon. Démonstration avec le tube Song 2 et son riff jubilatoire, ainsi que les singles Beetlebum et On Your Own.

Damon Albarn n’est pas totalement absent du disque : les bidouillages hybrides de Death of a Party et I’m Just a Killer For Your Love préfigurent Gorillaz, tandis que Theme from Retro est un hommage au ska hanté du Ghost Town des Specials. Ironie du sort, le titre le plus britpop des douze s’intitule Look inside America. Blur devient le plus grand succès à l’international du quatuor en signant leur acte d’émancipation artistique. Et ouvre la voie aux expérimentations futures de Damon Albarn. Fr. C.

Damon l’Africain

Suivant les traces de son compatriote Ginger Baker, batteur du supergroupe Cream qui traversa le Sahara en Range Rover en 1971 pour rejoindre Lagos où l’attendait le roi de l’afrobeat Fela Kuti, Damon Albarn effectue un voyage au Mali en juillet 2000 dans le cadre d’un projet éducatif d’Oxfam, réseau d’organisations caritatives. Il en rapportera l’album Mali Music, où son nom apparaît discrètement sur la pochette, déposé sur un sticker entre celui du chanteur et guitariste Afel Bocoum – neveu du légendaire Ali Farka Touré – et celui du maître de la kora Toumani Diabaté.

Pochette de l’album « Mali Music ».

Connaisseur de la musique de ce pays, le leader des groupes Blur et Gorillaz se déclare alors « las de la suffisance du monde occidental » et souhaite que « chacun découvre la musique malienne ». Publié en en 2002 sur le label Honest Jon’s, cofondé par Albarn et ouvert aux sons des quatre horizons, Mali Music sera un carnet de voyage et de rencontres captées par deux compagnons ingénieurs du son. Mais l’idylle du Londonien avec le continent ne s’arrêtera pas là puisqu’il se rend à Lagos deux ans plus tard pour y retrouver Tony Allen, le batteur de Fela Kuti.

En réaction à l’absence initiale de musiciens africains aux concerts caritatifs du Live 8 de 2005, il animera ensuite Africa Express, une joyeuse amicale qui se produira dans les plus grands festivals avec évidemment des Maliens, la chanteuse Oumou Sangaré ou le duo Amadou & Mariam – dont Albarn produit en 2008 le single Sabali. Un séjour en République démocratique du Congo en juillet 2011 aboutira encore à l’album Kinshasa One Two, avec une cinquantaine de musiciens. B. Lt

La face sombre de la psyché britannique

D’abord démarré comme un projet solo, conçu en collaboration avec le producteur américain Danger Mouse, The Good, The Bad and The Queen a fini par agréger trois musiciens autour du leader de Blur : l’ex-bassiste de The Clash, Paul Simonon, rencontré en 1997 au mariage de Joe Strummer ; le guitariste Simon Tong, ex-The Verve, devenu remplaçant de Graham Coxon, dans Blur, lors de la tournée Think Tank, en 2003, puis membre de Gorillaz ; le Nigérian Tony Allen, batteur iconique de l’afro-beat, qui avait contacté Albarn après avoir entendu son nom plusieurs fois mentionné dans le single de Blur, Music is My Radar (2000).

Après un premier album The Good, The Bad and The Queen (2007) voué à l’observation crépusculaire de la ville de Londres, très marqué par l’influence des Specials, le chanteur, choqué par le Brexit, avait ressuscité le quatuor, onze ans après, pour composer dans un second opus, Merrie Land (2018), l’élégie de la désunion britannique.

Tel un train fantôme parcourant l’arrière-cour du royaume, cet album dense circule au rythme d’attachantes mélodies semblant émaner d’une fête foraine déglinguée. Des lettres d’adieu et de désenchantement démontrant autant les dérives politiques que les ressources musicales de la perfide Albion. Un concert d’adieu, en août 2019, puis la mort de Tony Allen, en avril 2020, ont mis fin à l’histoire du groupe. S. D.

Roi singe et opéra electro

Cet hyperactif à la curiosité insatiable devait fatalement se confronter à l’« art total » qu’est l’opéra. Le compositeur débute avec Monkey, Journey to the West, adaptation de la légende chinoise du roi singe – d’après l’écrivain du XVIe siècle Wu Cheng’en –, avec des animations de son complice de Gorillaz, Jamie Hewlett, et une mise en scène de Chen Shi-Zheng comprenant acrobaties et arts martiaux. La coproduction britanno-franco-germanique sera à l’affiche du Théâtre du Châtelet, à Paris, à l’automne 2007.

Associé au Manchester International Festival, Damon Albarn remet ça en 2009 pour la musique (jouée par le Kronos Quartet) d’It Felt Like a Kiss, une expérience de théâtre immersif, puis en 2011 avec Dr Dee, avec le metteur en scèneRufus Norris, pour raconter l’ascension et la chute du scientifique John Dee (1527-1609).

Il y aura encore Wonder.land, une fantaisie musicale autour de l’univers de Lewis Carroll (1832-1898) en 2015, avant un retour à l’Afrique avec Le Vol du boli, épopée mandingue imaginée avec le cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako au Théâtre du Châtelet en 2020. Damon Albarn devait encore surprendre en 2025, cette fois au Théâtre du Lido, avec The Magic Flute II : La Malédiction, en collaboration avec le librettiste Jeremy Sams. A partir de la suite que Goethe avait imaginée pour La Flûte enchantée de Mozart, les deux hommes ne pouvaient que concevoir un opéra, mais celui-ci est electro. B. Lt

En solo, un spleen en clair-obscur

Pochette de l’album « Everyday Robots », de Damon Albarn.

Il est assis sur un tabouret, regard tourné vers le sol d’une pièce vide. La pochette du premier album solo de Damon Albarn annonce la couleur. Dépouillé, laissant une place prépondérante à la voix nue, Everyday Robots (2014) est composé de ballades mélancoliques. Logiquement, ce premier projet solo est aussi son plus introspectif. Alors âgé de 46 ans, le Londonien y aborde l’amour, sa relation avec sa fille, l’isolement par la technologie et le rapport distendu à la nature. « Nous sommes des robots quotidiens sur nos téléphones », se lamente-t-il sur la chanson titre. Sur Lonely Press Play, il interroge cet étrange réflexe de l’homme trouvant refuge dans la technologie pour fuir ses émotions profondes : « Quand je suis seul j’appuie sur lecture. »

Damon Albarn use aussi de samples et de beats évoquant parfois les sonorités hip-hop déjà explorées avec Gorillaz. Avec ses bruitages et sa mélodie faussement enfantine, Mr Tembo sort ce disque de l’accablement, tout comme la réjouissante Heavy Seas of Love, interprétée avec Brian Eno.

En 2021 paraît The Nearer the Fountain, More Pure the Stream Flows, deuxième album solo au titre emprunté au poète romantique anglais John Clare (1793-1864), avec toujours ce recul mélancolique sur l’époque et ce dialogue constant avec la nature. Inspiré par les paysages islandais, où le musicien vit une partie de l’année, ce disque sera finalement enregistré au Royaume-Uni, confinement oblige. Dans sa maison du Devon, Damon Albarn compose au piano et abandonne ses ambitions symphoniques pour enregistrer avec les moyens du bord, rejoint par des amis, le guitariste Simon Tong (The Verve, Gorillaz…) et le saxophoniste et claviériste Mike Smith (Blur, Gorillaz…). Ro. Ge.

Le voyage en Inde de Gorillaz

Pochette de l’album « The Mountain », de Gorillaz.

Aurait-on parié sur une telle longévité quand, il y a vingt-six ans, on découvrait Clint Eastwood, premier single de Gorillaz, la formation virtuelle imaginée par Damon Albarn et le dessinateur Jamie Hewlett ? Toujours actifs en 2026, les musiciens de bande dessinée 2D, Russel, Murdoch et Noodle, ont fini par constituer un superbe répertoire, en vérifiant la pertinence visionnaire d’un concept. Accélération des fusions stylistiques, variété des collaborations annonçant celle des playlists, créatures anticipant celles du métavers… Gorillaz a pris d’autant plus d’avance que ces personnages de papier autorisaient toutes les aventures à leurs Pygmalions.

Leur neuvième album, The Mountain (à paraître le 27 février sur leur nouveau label KONG !), reprend le principe des hybridations et invités multiples. Mais, si on y entend chanter en anglais, arabe, espagnol et yoruba, ce sont surtout l’hindi et le continent indien qui imprègnent ces nouvelles chansons via une virée à Mumbay, New Delhi ou Varanasi, qui a été une expérience spirituelle pour Albarn, parti d’abord sur les bords du Gange pour disperser les cendres de son père. Nourri aussi par des deuils subis par Jamie Hewlett, l’album résonne de ces chagrins. Mais, à l’image des membres du groupe qui, sur la pochette, contemplent une mer de nuages ensoleillée depuis un sommet, il prend aussi de l’altitude, souvent accompagné par la flûte d’Ajay Prasanna ou le sitar d’Anoushka Shankar.

Si Gorillaz continue de se faire l’écho des tensions contemporaines, l’ambition déclarée d’Albarn est cette fois de « faire un disque sur la mort, qui permette aux gens d’en avoir moins peur ». Pas un hasard si parmi la quinzaine d’invités (Idles, Johnny Marr, Omar Souleyman, Kara Jackson, Black Thought, Sparks…), une demi-douzaine (Dennis Hopper, Bobby Womack, Dave Jolicœur, Tony Allen, Mark E. Smith et Proof) le sont à titre posthume. S. D.

[Source: Le Monde]