Les participes passés les plus désaccordés
Le dernier dimanche de chaque mois, le service de Correction du « Monde » propose sa sélection de curiosités, de trésors et de perles du français. Place aujourd’hui à l’une des bêtes noires de la francophonie : le participe passé.
Vous n’êtes pas tout à fait (ou pas du tout) à l’aise avec l’accord du participe passé ? Normal. Même le Bescherelle clame que c’est « l’une des règles les plus artificielles du français ». La règle générale est encore assez abordable : le participe passé employé avec l’auxiliaire être s’accorde avec le sujet du verbe (« Les participes étant accordés, les angoisses sont calmées »). La chose devient plus baroque avec avoir, qui implique un accord non pas avec le sujet du verbe mais avec son complément d’objet direct (COD, celui qui répond à la question « qui ? » ou « quoi ? »)… mais uniquement s’il est placé avant le participe. C’est pour cette raison que l’on écrit « J’ai gardé les enfants des voisins » mais « Les enfants que j’ai gardés étaient insupportables. » Si vous avez retenu ce qui précède, vous accordez déjà correctement 80 % des participes passés, ce qui est largement supérieur à la moyenne nationale. Mais le diable du participe passé est dans les détails, naturellement, et dans une joyeuse collection d’exceptions acrobatiques. Voici quelques-uns des participes désaccordés que le service de Correction du Monde corrige le plus fréquemment…
« Ils se sont téléphonés »
On écrit bien « ils se sont appelés » mais « ils se sont téléphoné ». Par quelle diablerie ? La règle de base de l’accord du participe passé se corse un chouïa avec les verbes que l’on appelle « pronominaux », ceux qui sont construits avec un pronom (se laver, s’aimer, s’appeler, se téléphoner…) : bien que fonctionnant avec l’auxiliaire être, leur participe passé est (parfois !) invariable. Mais encore ? Ils s’accordent quand le sujet fait l’action sur lui-même, comme dans « Ces sales gosses ne se sont pas lavés » (sous-entendu « eux-mêmes »). Comme avec avoir, ils s’accordent aussi si le COD est placé avant eux – mais pas s’il est après : « les dents qu’ils ne se sont pas lavées », mais « ils ne se sont pas lavé les dents ». Enfin, ils ne s’accordent pas s’ils sont construits avec un complément d’objet indirect (COI, celui qui répond à la question « à qui ? » ou « à quoi ? »). C’est pour cette raison que l’on accorde « ils se sont appelés » (ils ont appelé qui ? eux-mêmes) mais pas « ils se sont téléphoné » (ils ont téléphoné à qui ? à eux-mêmes). Tout simplement !
« Sa mère s’en est rendue compte »
« Se rendre compte », voilà une locution que l’on a envie d’accorder, il faut le reconnaître, d’autant qu’elle se construit avec le verbe être. Mais non ! Son participe passé est invariable : « Roger et Maurice se sont rendu compte de leur erreur », « Georgette s’est rendu compte qu’elle était en retard », « Les voisins ne s’étaient pas rendu compte qu’ils étaient partis au Pérou sans fermer les robinets. »
Pourquoi ? Ici encore, il s’agit d’un verbe pronominal (oui, il faut s’en méfier comme de la peste). On considère que « compte » tient lieu de COD… et, comme il est placé après, on n’accorde pas. Voilà.
En revanche, si « Georgette s’était rendue aux Champs-Elysées pour le feu d’artifice du Nouvel An », on accorderait, car cette fois elle aurait rendu « elle-même » aux Champs-Elysées (« s’ » jouant le rôle de COD, placé avant).
Le plus simple ? C’est encore de mémoriser ceci : « rendu compte est une locution invariable ». « Elle s’est rendu compte, ils se sont rendu compte, elles se sont rendu compte » : toujours in-va-riable !
« La réponse ne s’est pas faite attendre »
Voilà une erreur de participe hyperfréquente, mais cette fois, satisfaction, il n’y a aucune exception : lorsque le verbe faire au participe passé est suivi d’un infinitif, il est invariable. Toujours ? Oui, toujours. Au féminin : « Jocelyne s’est fait (et non faite) couper les cheveux », « Ma grand-mère s’est fait (et non faite) prier pour venir à Noël », « Je me suis fait faire une robe », « Ma collègue s’est fait avoir », « La cheffe s’est fait voler son portable »… Idem au pluriel : « Mes filles se sont fait disputer », « Les voyageurs se sont fait faire un passeport », « Les cambrioleurs se sont fait oublier », « Voici les cadeaux que nous nous sommes fait offrir »…
En revanche, en l’absence de verbe à l’infinitif, selon la règle expliquée plus haut, on accordera bien, par exemple : « Elle s’est faite toute douce », « Ils se sont faits discrets », « Avec l’hiver, les nuits se sont faites plus fraîches », « Voici les cadeaux que nous nous sommes faits ».
« Ils se sont succédés »
Quand ce ne sont pas les rédacteurs du Monde qui commettent cette erreur, ce sont les lecteurs qui écrivent au service Correction pour se plaindre qu’elle… n’ait pas été commise – en croyant que nous avons laissé passer une erreur ; vous me suivez ? Se succéder : encore un verbe pronominal, eh oui, la peste. La même règle que pour « ils se sont téléphoné » s’applique : se succéder se construit avec un complément d’objet indirect (ils ont succédé à qui ?), donc on n’accorde pas. Se succéder fait partie d’une petite collection de verbes pronominaux toujours invariables, ceux qui ne peuvent pas avoir de COD : se convenir, se mentir, se nuire, se parler, se plaire (et ses dérivés se complaire, se déplaire), se ressembler, se rire, se sourire, se survivre, s’en vouloir…
C’est ainsi que l’on peut imaginer cette (courte) histoire d’amour aux accords surprenants mais justes : « Ils se sont rencontrés, ils se sont souri, ils se sont parlé, ils se sont ressemblé, ils se sont plu, ils se sont convenu, ils se sont aimés, ils se sont disputés, ils se sont nui, ils s’en sont voulu, ils se sont quittés. »
[Source: Le Monde]