« Géographie de l’oubli » : Raphaël Sigal écrit en silences

Quand sa grand-mère, survivante de la Shoah, sombre dans la maladie d’Alzheimer, Raphaël Sigal entreprend son portrait à partir des bribes d’histoire qu’elle a laissées.

Déc 28, 2025 - 10:09
« Géographie de l’oubli » : Raphaël Sigal écrit en silences
Devant une maison gérée par l’Union générale des israélites de France, à Paris. Denise Holstein (à droite) est la seule à avoir survécu à l’Holocauste, aucun des enfants, déportés à Auschwitz en 1944, n’en a réchappé. ALAIN NOGUES / SYGMA VIA GETTY IMAGES

Comme nombre de petits-enfants de survivants de la Shoah, Raphaël Sigal, né en 1982, a grandi entouré de silences. Des non-dits ou des secrets qui n’en avaient pas moins une épaisseur particulière, à la fois paralysante et aiguillonnante pour cet enfant parisien issu d’une famille d’Europe de l’Est. Que cachait cette chape consciemment maintenue par ses grands-parents, puis par ses parents, pour protéger leur descendance ?

La question, déjà très présente chez l’écrivain en devenir, se pose avec plus d’acuité et d’urgence quand sa grand-mère paternelle, née en Allemagne avant de se réfugier en France, où elle vivra cachée durant l’Occupation, sombre dans la maladie d’Alzheimer. L’octogénaire, d’ordinaire bavarde et cultivée, voit sa mémoire grignotée, laissant son petit-fils face à des bribes d’histoire.

A l’heure où tant d’autres écrivains de sa génération s’emploient à combler ces trous par des récits, plus ou moins romancés, convoquant à loisir témoins, archives et livres d’histoire, Raphaël Sigal fait le choix inverse. « Je me donne pour règle d’écrire strictement à partir de ce qui, de sa vie, a été déposé en moi. Je m’interdis toute forme d’enquête. Pas de question non plus à mon père sur sa mère. C’est une manière de respecter son silence. Ce qu’elle ne m’a jamais dit ne sera pas dit dans le livre. »

La démarche peut sembler déroutante, car le romancier ne s’appesantit pas – comme, là encore, d’autres s’y attachent – sur la façon dont le traumatisme de la Shoah ruisselle jusqu’à la troisième génération de rescapés, et sur lui en particulier.

Comme une impossibilité

Son but est de rendre palpable le double oubli qui affecte sa grand-mère : l’effacement involontaire qui résulte de sa maladie et celui, assumé, des horreurs vécues pendant la Shoah, seul moyen qu’elle ait trouvé pour pouvoir survivre« après ». Les souvenirs qu’elle a rédigés portent en effet presque exclusivement sur sa prime enfance, en esquivant la catastrophe. Quant à ceux de son petit-fils, ils courent le risque d’être eux-mêmes des « souvenirs de souvenirs », pas forcément très fiables. Ces béances laissent bien des traces, mais elles sont aussi fragiles qu’indélébiles.

Comment rendre compte de cet oubli, quand écrire sur « ça » s’impose à l’auteur, comme le ferait une respiration pour qui suffoque ? Comment saisir le vide sans le remplir artificiellement ni le travestir ? Voilà tout l’intérêt d’un texte pensé comme une impossibilité : impossibilité de représenter ce qui n’a pas été transmis, mais aussi impossibilité de ne pas dire quand tout nous y presse.

La force de ce texte, à la croisée des genres (récit, essai, autobiographie, poésie), sa grande beauté aussi, est de donner à voir ses fragilités, ses hésitations et ses apories. Il expose ses propres brouillons, ses tentatives de donner corps à une histoire familiale qui lui échappe mais aussi, et surtout, ses constats d’échec.

Ainsi l’auteur, qui refuse obstinément la fiction, pose-t-il le stylo, à peine achevée la scène liminaire : le récit d’un repas de Pâques, dont les mots « figent les corps et les postures », l’éloignent du vrai. Il raconte, de la même façon, cette fois où un éditeur, intéressé par son texte, refuse de le publier tel quel et lui demande d’en faire un roman en bonne et due forme. « Qui est cette grand-mère ? on a envie de savoir (…) qui elle était en réalité. Le timbre de sa voix, sa façon de tenir les cigarettes, la façon dont on la regarde, le monde autour d’elle. (…) Comprendre qui elle était pour s’endeuiller de mon deuil. » Mais, précisément, rendre réel quelqu’un qui s’efface, en faire un personnage, est l’opposé de ce que cherche l’auteur.

Dans son effort pour bâtir cet ambitieux ouvrage oublieux, Raphaël Sigal ne chemine heureusement pas seul. Georges Perec, héritier d’autres silences, est un compagnon salutaire, tout comme Chantal Akerman, laquelle, en filmant sa mère rescapée d’Auschwitz (« qui parle et ne dit rien ») dans No Home Movie (2015), ouvre à l’écrivain des voies de secours. Mais c’est surtout aux côtés de sa grand-mère qu’il avance, précautionneusement, jusqu’à la lisière de l’abîme, cette aînée dont il reproduit une bouleversante autobiographie.

Dans un texte rendu parcellaire par la maladie, elle confiait : « Que puis-je raconter de ma vie ? Je ne m’en souviens plus. » Erigeant cette défaillance en un délicat matériau littéraire, ce remarquable livre de deuil lui offre un touchant kaddish.

[Source: Le Monde]