Arthur Fu Bandini ose le rock à la française

Finaliste du prix Joséphine 2025, le chanteur et musicien, âgé de 33 ans, est loué pour son verbe et sa verve.

Jan 12, 2026 - 06:51
Arthur Fu Bandini ose le rock à la française
Arthur Fu Bandini, en mars 2025. VINCENT PERRIN

Il travaille à l’ancienne, dans son studio de L’Ile-Saint-Denis, commune de Seine-Saint-Denis dont la pointe sud est occupée par un palais des sports qui accueillit jadis des cadors internationaux, Pink Floyd, Led Zeppelin, Bruce Springsteen, Queen. Ou français comme Téléphone. Arthur Fu Bandini a d’ailleurs un faux air de Jean-Louis Aubert en ses jeunes années, et les photos aux murs de son lieu de travail marquent son attachement à la chanson rock française – Serge Gainsbourg, Jacques Higelin, Alain Bashung –, autant qu’à la littérature – Charles Baudelaire, Antonin Artaud, William S. Burroughs…

Pour autant, la nostalgie (camarade), très peu pour lui, même si comme Gainsbourg, il met du reggae, ou plutôt du dub, sa version remixée et instrumentale, dans ses rimes. Né en 1992, le trentenaire a en effet intitulé Ça n’a jamais été mieux avant les deux mini-albums de sept titres, chacun déclinés en deux volumes, qu’il a fait paraître en autoproduction en février et novembre 2025. Le mot d’ordre est scandé dans Retrouver le soleil (« entre poussière d’étoiles et poudre à canon ») et repris dans le rockabilly furieux de Nos cœurs font du freejazz.

« La beauté n’appartient pas au passé/ On reverra les champs à nouveau fleurir », promet le chanteur et musicien (guitares et claviers). Ses textes évoquent certes des gueules de bois carabinées et des matins blêmes, mais « je n’arrive pas à faire un truc complètement nihiliste, ajoute-t-il, il faut une petite touche de couleur, je n’ai pas envie de rester enfoncé dans la noirceur d’un Daniel Darc », un aîné influent (1959-2013) qui portait bien son nom.

Séduits par ce verbe faussement désenchanté et incisif, les jurés du prix Joséphine ont osé propulser cet inconnu parmi dix finalistes, distingués selon « le critère de la qualité et de l’audace artistiques ». Avec son galurin et son gilet de cuir sans manches, Arthur Fu Bandini se distinguait le 30 septembre 2025 sur le portrait de groupe. Il en a d’ailleurs été le premier surpris. « J’avais déjà halluciné de me retrouver dans une présélection de 40 noms, au côté de Théodora ou Oklou [les deux gagnantes]. J’ai eu la chance énorme de jouer à l’Olympia, huit minutes retransmises en direct sur FIP. Une bonne expérience de gestion de stress », savoure-t-il.

Des titres tels Gober et Comme dans les ailes du désir, sur le premier volume, Ça va ça va et Le Souffle de Cassandre, sur le deuxième, ont brillamment digéré et personnalisé leurs sources, parisiennes (le Bashung kamikaze des années 1980), londoniennes (le Clash généreux de Sandinista!) ou new-yorkaises (le duo électro-rock Suicide). Pour en arriver là, Arthur Fu Bandini, dont les textes déglinguent les injonctions à la réussite et la frénésie imbécile des réseaux, aura pris son temps : « Cela faisait trois ans que je m’étais mis sur un projet solo et j’avais plein de morceaux de côté. Il a fallu cette fois que je me mette à nu et aille au bout de mon intention. »

« Changement de perception »

Pourquoi cette hésitation à plonger dans le grand bain ? Peut-être parce que son père, Claude Jacquin, un chanteur rive gauche et folk aujourd’hui oublié, avait publié en 1969 un premier 45-tours comprenant Le Revers de la médaille. Le petit Arthur a donc grandi dans un environnement artistique – sa mère, Christine Leyat, est illustratrice. L’éveil musical passe par le djembé, puis la guitare, qui lui permet d’écrire ses premières chansons.

A ses 16 ans, raconte-t-il, il bascule dans une autre dimension : « Un changement de perception. C’était un soir de Noël chez ma grand-mère à Plaisir [Yvelines]. D’un coup, ça a fait boum ! Je suis tombé dans l’absurde. Ce qui est dingue, c’est qu’on m’a offert en même temps des livres d’Henri Michaux et de Jean Tardieu, de l’écriture automatique. J’ai commencé à noter mes pensées sur un petit carnet. Ce sont les associations d’images qui me permettent d’exprimer le mieux possible ce que je ressens. Il faut que j’épure pour que ce ne soit pas trop ésotérique. »

Au lycée Racine, établissement parisien avec des horaires à mi-temps pour développer l’enseignement artistique, ce solitaire réfugié dans son monde se fait peu d’amis, excepté le futur compositeur Nicolas Worms. Ils montent le groupe Moonsters, « du rock psyché chanté en anglais », qui laissera un album, Shiny Shadows, en 2015.

Depuis l’école primaire, le garçon écoute aussi bien « Suprême NTM que Buddy Holly ». Son nom d’artiste a été trouvé par des « mecs de [son] quartier, dans le 17e arrondissement, des rappeurs qui [l]’appelaient Arthur Fu, un jeu de mots avec “turfu” [pour futur] ». Qu’il complétera par Bandini, en hommage à Arturo Bandini, personnage d’un de ses auteurs de chevet, John Fante.

Son phrasé cinglant vient donc de l’école hip-hop, fréquentée dans un compagnonnage avec le collectif XVBARBAR ou avec Norman Paraisy, « un ancien champion de MMA qui est un Bukowski des faubourgs ». Dans un tout autre registre, plus romantique et « très marqué années 1970 », il a laissé en 2021 le jeu de mots Félins pour l’autre pour Soleil Bleu, duo éphémère avec sa copine Lou Lesage : « On n’avait pas le même rythme de travail. Chez moi, la musique est un peu une obsession… »

Exposé grâce au prix Joséphine, loué pour son verbe et sa verve, Arthur Fu Bandini est désormais attendu pour son premier album long format. Une trentaine de titres existent déjà pour lesquels il n’envisage pas de changer de méthode, un fonctionnement autarcique. A l’exception du saxophone et d’une ligne de basse, il a précédemment tout fait, « accords, harmonies, arrangements, jusqu’au mixage ». « Il y a des imperfections, mais j’aime ça, revendique-t-il. Chez moi, le son participe à la composition, une chanson peut naître d’une phrase écrite ou d’un phrasé. »

[Source: Le Monde]