La France, sous un feu croisé de désinformation russe et américaine
Depuis le début d’année, les réseaux prorusses et les comptes institutionnels trumpistes ciblent de plus en plus la France. Avec des méthodes différentes mais un récit convergent, ils représentent un défi inédit.
Ce serait un « scandale de corruption qui va changer la face de l’histoire », affirment des comptes Internet interlopes depuis le 20 janvier. De hauts responsables et des militaires ukrainiens et français auraient détourné 2 milliards d’euros destinés à l’achat de 100 avions de chasse Rafale. L’affaire aurait été révélée par une enquête du Bureau national anticorruption d’Ukraine.
Comme l’ont montré AFP Factuel, France 24 ou encore la cellule de vérification de TF1, cette enquête n’a jamais existé et ce récit monté de toutes pièces n’est que la dernière tentative en date de désinformation des réseaux prorusse en France.
D’après les informations du Monde, elle serait attribuable à « Storm-1516 », surnom d’un groupe de propagande russe, très actif en France depuis 2025, qui cherche à décrédibiliser l’Ukraine auprès de l’opinion publique via de faux sites.
Cette rumeur est néanmoins passée relativement inaperçue. Et pour cause : au mois de janvier, la France était accaparée par les multiples affabulations de Donald Trump.
Accélération des opérations qui visent la France
Depuis le début de l’année, la diplomatie française a dû faire pièce à plusieurs récits mensongers en provenance des Etats-Unis. L’un voulait par exemple qu’Emmanuel Macron soit derrière une augmentation des prix des médicaments (leur prix est fixé par un comité du ministère de la santé) ; un autre que seul le Royaume-Uni ait combattu aux côtés des Américains en Afghanistan (88 soldats français y ont perdu la vie).
Or, dans le même temps, la désinformation russe continue son œuvre. Du 1er au 26 janvier 2026, « Matrioshka », une campagne du Kremlin consistant à diffuser de faux reportages sous la bannière de médias existants, avait déjà propagé 15 récits mensongers visant les intérêts français, selon les constats partagés avec Le Monde par Newsguard, une entreprise américaine de surveillance de la désinformation. Parmi ceux-là, de pseudo-déclarations antifrançaises à Davos, ou une intox selon laquelle les soldats ukrainiens auraient entraîné une épidémie de sida en France.
« Depuis la deuxième partie de l’année 2025, on assiste même à une accélération des opérations qui visent la France », observe Chine Labbé, rédactrice en chef de Newsguard. Paris paie notamment sa posture de fermeté, tant vis-à-vis de la Russie dans le cadre des pourparlers sur la guerre en Ukraine que vis-à-vis des Etats-Unis et de leur récent projet d’annexion du Groenland.
Deux modes opératoires très différents
Cette double menace pose un défi inédit à la France, car la Russie et les Etats-Unis recourent à des modes opératoires radicalement différents. La désinformation russe crée un bruit de fond discret, constant, et organisé. « C’est un acteur de la menace informationnelle très agressif et très persistant, qui a une véritable doctrine, qui se donne beaucoup de moyens », recontextualise une source au sein d’un service de l’Etat. Sa temporalité est très différente. Son effet est souvent diffus, et son impact difficile à mesurer.
En novembre 2025, Reporters sans frontières révélait ainsi avoir identifié 85 faux sites d’information locale francophones qui, grâce à l’IA, ont publié 13 900 articles depuis février 2025, pour l’instant passés inaperçus du grand public. « On ignore s’ils vont être un enjeu de désinformation au moment des municipales, ou si ce réseau est mis en place en vue de la présidentielle [en 2027], reconnaît Chine Labbe. Car la désinformation russe voit souvent loin et se concentre surtout sur les élections plus médiatiques. »
La menace informationnelle américaine, elle, est plus frontale, voire difficile à rater. Rois de la provocation et de l’immédiateté, Donald Trump et Elon Musk s’appuient sur la puissance de frappe de leurs comptes personnels sur leurs réseaux respectifs, Truth Social et X, pour délivrer quotidiennement des messages manipulateurs qui peuvent être lus dans le monde entier, sans filtre, sans masque. « [Les Etats-Unis] ont aujourd’hui une stratégie d’influence agressive, plus que d’ingérence classique », relève la même source étatique.
Or, en plus de se substituer aux comptes institutionnels classiques, ils nourrissent une « banalisation du travestissement quotidien des faits », déplore Rudy Reichstadt, directeur du site Conspiracy Watch, à l’image des réécritures de l’histoire propagées par Donald Trump.
Convergence des récits
Pour ne rien arranger, de multiples passerelles existent entre ces deux sources de désinformation. Par exemple, la rumeur du « scandale de corruption des Rafale », une invention prorusse, a été relayée en France par QActus, un site conspirationniste pro-Trump.
« Il y a une convergence inquiétante entre les écosystèmes prorusses et MAGA », acquiesce Nicolas Hénin, consultant en désinformation et chercheur associé à l’université de Manchester. Elle s’explique par un récit conservateur commun, qui oppose les peuples à des élites mondialisées, et s’exprime par des discours anti-Union européenne, anti-Macron et anti-Ukraine.
Donald Trump se fait lui-même le relais d’éléments de langage des sphères de désinformation prorusse, par exemple quand il accuse Zelensky d’être responsable du déclenchement de la guerre en Ukraine, au mépris des faits.
Une menace diffuse, relayée dans la société française
Comment la France, prise en étau, peut-elle répondre ? Depuis septembre 2025, le Quai d’Orsay a décidé de se défendre sur la plateforme X à travers le compte « French Response », qui démonte de nombreuses rumeurs visant la France, souvent avec humour. Initialement tourné vers les comptes russes, et dans une moindre mesure israéliens, il a rapidement pris en joue des comptes trumpistes, avec des succès d’audience certains.
De même, depuis l’affaire du mouchoir d’Emmanuel Macron – présentée par une campagne de désinformation comme un pochoir de cocaïne –, le compte X de l’Elysée monte régulièrement au créneau contre les fausses informations les plus grossières. Mais il prend aussi le risque de leur donner une exposition inespérée dans les médias. « Certaines branches de l’administration n’ont pas encore assez pris conscience de la nécessité de quitter [X], qui est un microcosme geek et un marigot hostile », pointe Nicolas Hénin.
Surtout, la menace n’est pas que numérique. Les discours trumpistes comptent de nombreux relais médiatiques en France, notamment dans la sphère médiatique bolloréenne. Quant à la Russie, elle est capable d’opérer dans l’espace public, comme l’ont montré en 2023 les étoiles de David taguées dans les rues de Paris ou, en 2025, la dégradation du Mémorial de la Shoah et la pose de neuf têtes de cochons devant des mosquées franciliennes. Un mode de déstabilisation plus rare, mais à l’impact médiatique redoutable.
[Source: Le Monde]