Réforme du lycée professionnel : la fin de « l’année en Y » abandonnée, un an après son entrée en vigueur

Passage des épreuves plus tôt et fin d’année consacrée à un stage ou à la préparation de la poursuite d’études : le ministre de l’éducation a confirmé, le 17 février, l’abandon de la dernière réforme du bac pro. Cet énième ajustement incombe à Sabrina Roubache, nommée au gouvernement, le 26 février.

Mar 4, 2026 - 10:35
Réforme du lycée professionnel : la fin de « l’année en Y » abandonnée, un an après son entrée en vigueur
Au lycée professionnel Philadelphe-de-Gerde, engagé dans le partenariat « Ecoles des réseaux pour la transition énergétique », à Pessac (Gironde), le 3 février 2026. UGO AMEZ POUR « LE MONDE »

Le ministre de l’éducation nationale, Edouard Geffray, a confirmé, le 17 février dans Les Echos, ce que les acteurs du lycée professionnel attendaient : l’abandon, un an après son entrée en vigueur, de « l’année en Y ». Soit le fait, pour les élèves de terminale professionnelle, de passer les épreuves du baccalauréat un mois plus tôt et de choisir une fin d’année entre semaines de stage et « préparation à la poursuite d’études ». Dans une filière qui concentre, selon la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), 17 % de décrocheurs, contre 7 % en voie générale, le ministre a pris acte d’un échec prévisible. « Les élèves ne sont allés ni en stage ni en cours », a-t-il concédé.

« Encore un truc imposé sans diagnostic par des gens qui ne connaissent pas la voie professionnelle », tempête Pascal Vivier, le secrétaire général du syndicat Snetaa-FO, avant de résumer : « Tout le monde se rend bien compte depuis vingt ans qu’il y a un problème avec le lycée pro, sinon, on n’aurait pas réformé autant. Mais la vérité est que personne ne sait quoi faire. » Le suivi de cet énième ajustement incombe désormais à Sabrina Roubache, nommée, jeudi 26 février, ministre déléguée à l’enseignement, à la formation professionnelle et à l’apprentissage. La nouvelle ministre a pris la tête d’un portefeuille qui avait disparu des castings gouvernementaux depuis janvier 2024.

La réforme de « l’année en Y », décidée en 2022 par la ministre déléguée d’alors, Carole Grandjean, n’est que la dernière d’une longue série. En 2018, l’ex-ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, réformait lui aussi la voie professionnelle, qui accueille un tiers des lycéens, dans l’objectif d’améliorer leur insertion sur le marché du travail et de réduire leur taux d’échec dans le supérieur. Les syndicats rappellent que ces réformes de 2018 et 2022 se sont accompagnées d’une réduction des heures de cours. « En deux réformes, les élèves ont perdu l’équivalent d’une demi-année de cours, en volume horaire, sur trois ans », analyse Axel Benoist, du Snuep-FSU, en rappelant que ces élèves avaient déjà perdu une année d’enseignement en 2009, lorsque le baccalauréat professionnel est passé de quatre à trois ans.

Certains voient dans cette décision – actée par le ministre de l’époque, Luc Chatel – le début d’une chute libre pour la voie professionnelle, « où les élèves ont besoin de temps pour entrer dans les notions », commente Axel Benoist. La réduction du cursus à trois ans, combinée à l’abandon de la politique de redoublement, a également dégradé l’accès des lycéens à la vie active : sous l’effet de ces deux mécanismes, ils sont désormais diplômés plus jeunes et ont plus de difficultés à s’insérer.

Aligner l’offre sur la demande

Le paradoxe fondamental de ce diplôme est qu’il doit permettre d’entrer sur le marché du travail en même temps qu’il ouvre à la poursuite d’études, avec un relatif échec dans les deux cas : en 2022, il y avait toujours 52 % des bacheliers professionnels sans emploi six mois après le diplôme, selon la DEPP. Parmi ceux qui poursuivent leurs études en brevet de technicien supérieur, seuls 36,5 % parvenaient à obtenir ce diplôme en deux ans, contre 71 % des lycéens généraux, selon les chiffres de la session 2021.

« On vient de fêter les 40 ans du baccalauréat professionnel [créée en 1985] et le système ne sait toujours pas ce qu’il veut, entre l’élévation du niveau de diplôme et l’adéquation de la main-d’œuvre aux besoins de l’économie », résume Vincent Magne, enseignant de lettres-histoire en voie professionnelle et membre de l’Association des professeurs d’histoire et de géographie.

La création du baccalauréat professionnel, destinée à valoriser le diplôme des futurs ouvriers qualifiés, a en effet été décidée en pleine désindustrialisation. L’Etat s’est retrouvé à gérer un afflux d’élèves orientés vers des secteurs de moins en moins demandeurs de main-d’œuvre. « Le lycée professionnel a alors été tertiarisé, rappelle Pascal Vivier, avec des filières comme la gestion-administration, qui, aujourd’hui, ne mènent plus à l’emploi sans diplôme du supérieur. »

En parallèle de ce problème des filières peu insérantes – que l’Etat s’emploie à régler, puisqu’il a fermé, en six ans, un tiers des places de la filière gestion-administration – se pose la question de l’adéquation de l’offre de formation avec les besoins de l’économie. L’éducation nationale essaie d’améliorer l’alignement de l’offre sur la demande du bassin d’emploi, les bacheliers professionnels étant par ailleurs moins mobiles que les autres.

« Mais ça ne fonctionne pas bien, parce que les patrons, dans l’impermanence d’un marché mondialisé, ne peuvent pas s’engager à l’avance sur leurs besoins de recrutement futurs », analyse Vincent Troger, maître de conférences émérite en sciences de l’éducation à l’université Lille-III et spécialiste du lycée professionnel.

Voie de relégation

A ce problème fondamental de définition des objectifs s’ajoute un enjeu réputationnel pour cette filière qui accueille principalement des élèves en difficulté scolaire, lui donnant l’image d’une voie de relégation : 80 % des élèves les moins performants aux évaluations de 6e sont orientés en seconde professionnelle ou en certificat d’aptitude professionnelle (CAP) quatre ans plus tard, contre 1,8 % des élèves du plus haut décile, selon la DEPP.

Concomitamment, le lycée professionnel concentre 55 % d’élèves d’origine sociale défavorisée, pour 29 % au lycée général. Non seulement parce que les élèves socialement fragiles ont de plus grandes chances d’être en difficulté à l’école, mais aussi parce que, à niveau scolaire équivalent, un élève défavorisé sera plus facilement envoyé en 2deprofessionnelle.

« Evidemment que l’environnement social a une incidence sur notre diagnostic des chances de réussite à la fin de la 3e », assume Pierre Fournier, qui dirige un lycée polyvalent à Béziers (Hérault). « Un élève très fragile, mais qui a une famille soutenante, on se dit qu’on va le laisser essayer la voie générale. » Le lycée professionnel accueille aussi, en proportion, cinq fois plus d’élèves en situation de handicap que les voies générale et technologique. Les élèves allophones y sont également plus nombreux.

En 2023, Emmanuel Macron avait appelé de ses vœux une « carte des formations dynamique » adaptée aux besoins. Sur le terrain, la réalité est contrastée, y compris dans une ville comme Béziers, selon Pierre Fournier, où l’implantation d’une activité industrielle autour de l’hydrogène a mené à l’ouverture de nouvelles formations. « Mais, à côté de ça, j’ai des filières de CAP qui sont clairement là pour la paix sociale, assure le proviseur. Les élèves sont très en difficulté et, à la sortie, les chances d’employabilité sont proches de zéro. Mais si on ferme, on va en faire quoi, de ces petits ? »

Au manque de vision pour l’avenir de la voie professionnelle s’ajoute donc la question de savoir qui porte la charge de l’accompagnement des élèves les plus en difficulté. Selon certains, tout commence au collège, « où on continue à faire cours comme si tout le monde allait devenir prof d’anglais », ironise Vincent Troger, en se gardant d’explorer les autres formes d’intelligence, celles qu’engage le travail manuel et pratique.

Une véritable expertise dans l’accompagnement des élèves fâchés avec l’école s’est toutefois développée en « voie pro ». Mais en l’absence d’une réflexion sur ce que pourrait devenir un lycée professionnel, cette image de réceptacle de toutes les difficultés continue à jouer contre lui. « En France, on n’arrive pas à penser un lycée professionnel d’excellence, conclut Pierre Fournier. C’est lié à notre culture scolaire, très élitiste : pour les décideurs, le lycée professionnel reste le lycée des autres. »

[Source: Le Monde]