Aux Emirats arabes unis, les pêcheurs victimes collatérales de la guerre en Iran

Depuis le début de la guerre en Iran, les bateaux de pêche restent confinés dans les ports du littoral émirati proche du détroit d’Ormuz. A Dubaï, le secteur est à l’arrêt comme partout ailleurs, et le marché aux poissons voit les prix s’envoler.

Mar 17, 2026 - 04:21
Aux Emirats arabes unis, les pêcheurs victimes collatérales de la guerre en Iran
Plage de Dibba al-Fujairah, dans l’est des Emirats arabes unis, face au golfe d’Oman, le 9 mars 2026. PHILÉMON BARBIER/HORS FORMAT POUR « LE MONDE »

Boum ! Une forte détonation, suivie d’une autre, retentit, mardi 10 mars au soir, dans le ciel d’encre de Dibba al-Fujairah, une ville sur la côte orientale des Emirats arabes unis collée à la pointe du territoire d’Oman qui borde le détroit d’Ormuz.

Attablé à la terrasse d’un modeste restaurant indien, Muhammad (un prénom d’emprunt) ne s’en émeut pas. Il en a entendu bien d’autres depuis le 28 février, début de l’intervention militaire des Etats-Unis et d’Israël de l’autre côté du détroit, en Iran. Une nuit, il a même vu l’explosion d’un drone ou d’un missile iranien intercepté par la défense aérienne émiratie, qu’il mime comme un feu d’artifice. Muhammad se renfrogne aussitôt, en serrant son gobelet de thé au lait. Cela fait plus de dix jours qu’il n’est pas sorti en mer.

Originaire de Sylhet, dans le nord-est du Bangladesh, d’où proviennent une grande partie des immigrés du pays, il travaille depuis vingt ans comme pêcheur, aux Emirats, ici, ou à Dubaï, sur la côte ouest. Mais aujourd’hui la situation est inédite. Chaque matin, à l’aube, les employés des compagnies de pêche appellent les garde-côtes et chaque fois, la réponse est la même : interdiction de quitter le port. Désert, celui de Dibba abrite des dizaines de petits bateaux serrés en silence les uns contre les autres sur une mer d’huile. Les patrons restent invisibles. Plus au sud, à un peu plus d’une heure de route, le port de Fujairah, la seule infrastructure maritime polyvalente, plaque tournante majeure du commerce du pétrole brut et des produits raffinés pour toute la région, est devenue une cible critique.

Muhammad (nom d’emprunt), originaire du Bangladesh, pêcheur à Dibba al-Fujairah, dans l’est des Emirats arabes unis, le 9 mars 2026.
Des casiers de pêche entreposés à Dibba al-Fujairah, dans l’est des Emirats arabes unis, le 9 mars 2026.

Le 3 mars, le site, qui abrite un terminal d’exportation de pétrole situé à seulement 70 milles marins (129 kilomètres) du détroit d’Ormuz, a été partiellement incendié après la chute de drones interceptés. A la mi-journée, samedi 14 mars, d’épaisses fumées noires s’élevaient à nouveau depuis cette importante installation, selon des témoins. De nouveau, les autorités locales indiquaient dans un communiqué que des débris consécutifs à une interception réussie de drone avaient entraîné un incendie, sans préciser le lieu exact, ni les dégâts. Le chargement de pétrole brut et de produits raffinés à Fujairah a été interrompu.

Peu de temps auparavant, Téhéran avait averti que les ports émiratis seraient désormais considérés comme des cibles légitimes après que, la nuit précédente, les Etats-Unis avaient bombardé l’île iranienne de Kharg, stratégique pour l’exportation de pétrole brut du pays.

Des poissons importés

Avec 1 318 kilomètres de côtes, qui s’étendent à l’est vers Oman, et à l’ouest, jusqu’à l’Arabie saoudite, les ports des Emirats, alliés des Etats-Unis, représentent une cible de choix. Le 10 mars, un immense porte-conteneurs de la compagnie MSC, fuyant le détroit d’Ormuz, où des dizaines de navires sont à l’arrêt, s’approchait de Khor Fakkan, le plus grand port de marchandises émirati, situé entre Dibba et Fujairah. Les pêcheurs traditionnels, eux, font figure de victimes collatérales d’un conflit dont ils sont très éloignés.

Jamais en effet, jusqu’ici, rien de tel ne s’était produit. Muhammad, la cinquantaine, embarque habituellement sur un bateau pour deux à cinq jours d’affilée, naviguant à 20-25 kilomètres des côtes avec un équipage réduit à trois personnes, pour rapporter dans ses filets des empereurs, des barracudas, des mérous, des poissons-perroquets, des crabes, des calmars, des crevettes et des poulpes… Un travail pénible rémunéré 1 500 dirhams (357 euros) par mois, au bas de l’échelle des rétributions des ouvriers et des travailleurs domestiques aux Emirats. Parfois aussi, il lui arrivait d’accompagner des touristes pour des excursions de plongée.

Son salaire, redoute désormais Muhammad en exhibant sa licence, ne lui sera pas versé même si son employeur continue à payer son logement. « Dans un an, je rentre au Bangladesh », affirme-t-il. « Moi, quand j’ai quitté l’Egypte, ça n’allait pas bien là-bas, maintenant c’est ici », ironise son voisin de tablée, un chauffeur de voiture privée. Non loin, le petit marché aux poissons qui s’anime à la tombée de la nuit, avec la rupture du jeûne en cette période de ramadan, fait grise mine. Les acheteurs se font rares. La majorité des poissons exposés dans des bassines sont importés, par la route, depuis Oman.

La guerre en Iran a contraint les autorités émiraties à interdire les sorties en mer aux pêcheurs. Ici, bateau à quai dans le port de Dibba al-Fujairah, dans l’est des Emirats arabes unis, le 9 mars 2026.
Des travailleurs immigrés, pour la plupart originaires du Bangladesh, travaillent au marché aux poissons au port de Dibba al-Fujairah, dans l’est des Emirats arabes unis, le 9 mars 2026.

Partout aux Emirats, la pêche artisanale s’est arrêtée – la pêche au chalut de fond, qui consiste à laisser de grands filets traîner, est interdite depuis les années 1990. A Dubaï, les embarcations à moteur ou traditionnelles restent à quai. Sur l’un de ces derniers, un boutre en bois typique du golfe Persique avec un gaillard d’arrière très élevé, deux marins indiens entretiennent des cordages. Les nasses métalliques, vides, sont hissées sur le toit. Emigré du Kerala, dans le sud de l’Inde, Muralidhar (un prénom d’emprunt aussi), qui s’exprime en anglais avec un fort accent, confirme l’arrêt forcé de leur activité. « D’habitude, on sort en mer une semaine, mais là, pas du tout », dit-il. « Certains, ajoute-t-il en désignant de petits bateaux à moteur, partent le matin et reviennent le soir, mais ils n’ont pas le droit de rester en mer. »

La pêche à la perle d’antan

Sa situation n’est pas plus enviable que celle de Muhammad : 1 500 dirhams par mois et un logement payé par l’employeur loin du centre, comme à Al-Ghusair, un « camp » de petits immeubles ocre alignés où s’entassent des milliers de travailleurs du sous-continent indien, parfois à quatre ou cinq par chambre. Un lieu très éloigné des gratte-ciel rutilants de Dubaï. La ville la plus bling-bling et extravagante des Emirats tire pourtant son origine, au XVIIIe siècle, de son port et de son littoral – désigné alors comme la « côte des pirates » – et doit son premier développement à la plongée.

Le secteur perlier représentait en effet la pierre angulaire de l’économie émirienne, lorsque les pêcheurs du pays descendaient jusqu’à 20 mètres de profondeur afin de récolter les précieuses concrétions. Mais la concurrence de la perle de culture, dont la commercialisation s’est développée dans les années 1930, depuis le Japon, puis le début des exportations de pétrole émirien, dans les années 1960, à partir d’Abou Dhabi, ont fini par éclipser la filière, causant la disparition de la pêche à la perle et réduisant la pêche traditionnelle à un rôle marginal. A bord des boutres, les moteurs ont remplacé les voiles.

Deuxième plus riche émirat de la fédération après Abou Dhabi, Dubaï, devenue une place forte financière et touristique, a vu sa population croître considérablement, passant de 120 000 habitants, dans les années 1970, à plus de 3,5 millions aujourd’hui. Le port à conteneurs de Djebel Ali – touché lui aussi par une frappe de drone le 1er mars – est devenu un géant mondial du fret de marchandises, écrasant totalement le secteur de la pêche qui ne représente qu’une infime partie des revenus issus de l’agriculture, elle-même estimée à moins de 1 % du produit intérieur brut des Emirats.

Avant la guerre en Iran, la sécurité alimentaire préoccupait cependant déjà les esprits. L’aquaculture terrestre, avec des fermes d’élevage de poissons, a d’abord été développée. Puis, en janvier, un mois avant les premiers bombardements américano-israéliens sur Téhéran, Abou Dhabi lançait le programme « The World’s Richest Seas » (« les mers les plus riches du monde »), visant à tripler les réserves halieutiques d’ici à 2030, avec pour ambition affichée d’atteindre « l’une des plus fortes densités de poissons au monde ». L’initiative reposait sur un ensemble d’interventions : déploiement de récifs artificiels, restauration de récifs coralliens, et plantations de mangroves. Depuis les bombardements sur l’Iran, la préoccupation s’est transformée en hantise, dans un pays de 11 millions d’habitants, où plus de 80 % des denrées consommées sont importées.

[Source: Le Monde]