Au Congo, Denis Sassou Nguesso, « l’empereur » qui ne voulait pas quitter son trône

Au pouvoir depuis 1997, le président du Congo-Brazzaville brigue, dimanche 15 mars, un cinquième mandat consécutif. Malgré la corruption et l’autoritarisme du régime, il reste un acteur incontournable sur le continent.

Mar 15, 2026 - 11:52
Mar 15, 2026 - 12:14
Au Congo, Denis Sassou Nguesso, « l’empereur » qui ne voulait pas quitter son trône
Denis Sassou Nguesso, président du Congo-Brazzaville et candidat à sa réélection, lors du lancement de sa campagne électorale à Pointe-Noire, le 28 février 2026. GLODY MURHABAZI/AFP

Les Congolais et ses pairs africains le surnomment « l’éléphant », « l’empereur » ou encore « le patriarche », tant les dizaines d’années passées à la tête du Congo – près de quarante-deux ans en cumulé – font aujourd’hui de lui l’un des plus vieux, et donc indéboulonnables, chefs d’Etat du continent africain. Le général Denis Sassou Nguesso, 82 ans, brigue un cinquième mandat consécutif lors de l’élection présidentielle qui se tient dimanche 15 mars.

Face à lui, six candidats chargés de donner un vernis au scrutin. Les opposants historiques, eux, sont aux abonnés absents : André Okombi Salissa et Jean-Marie Michel Mokoko purgent des peines de vingt ans de prison après leurs condamnations, en 2019 et 2018, pour « atteinte à la sûreté de l’Etat ». Plusieurs partis boycottent ce qu’ils considèrent être une mascarade électorale.

Malgré des accusations de fraude répétées à chaque scrutin depuis vingt ans, Denis Sassou Nguesso, issu de l’ethnie minoritaire mbochi et élevé dans une famille de chasseurs du centre du pays, conserve le pouvoir. Pour convaincre une population qui s’est appauvrie ces dernières années, en dépit d’un sous-sol riche en pétrole, ses équipes vantent la stabilité et la paix apportées par son régime.

« La dextérité du pilote aguerri », a souligné, le 28 février, Pierre Moussa, son directeur de campagne, lors d’un meeting inaugural à Pointe-Noire, dans le sud du pays. Comme s’il souhaitait désamorcer les doutes sur son âge et ses capacités, le candidat du Parti congolais du travail (PCT) a multiplié les apparitions durant la campagne, participant à quinze meetings en treize jours.

Des affiches électorales de Denis Sassou Nguesso pour la présidentielle, à Brazzaville, le 12 mars 2026.

A l’international, nul ne s’émeut de l’autoritarisme du régime. Un ancien diplomate en poste à Brazzaville définit Denis Sassou Nguesso comme un « chef de clan un peu mafieux » ayant opéré des « détournements massifs issus de la rente pétrolière pour ses proches ». Le président congolais est surtout à la tête d’un Etat qui est le troisième producteur de pétrole d’Afrique subsaharienne et qui a su se rendre incontournable auprès de ses partenaires étrangers. « Nous n’approuvions pas les résultats truqués des élections mais nous ne pouvions rien condamner officiellement, sinon Total[Energies, premier exploitant de brut au Congo] était exclu », admet le même diplomate.

Système oligarchique et népotique

C’est par les armes que le jeune officier, formé par l’armée française, fait son entrée sur la scène politique congolaise en 1968, participant au coup d’Etat de Marien Ngouabi contre le président Alphonse Massamba-Débat (1963-1968). Agé de 25 ans, le soldat monte en grade – militaire comme politique. Il est promu capitaine et intègre, en 1970, le bureau politique du PCT, formation d’obédience marxiste qu’il a cofondée.

Patient et discret, il attend son heure. Celle-ci arrive le 18 mars 1977 : Marien Ngouabi est assassiné, Denis Sassou Nguesso devient ministre de la défense et vice-président du comité militaire provisoire. Après avoir évincé le président Joachim Yhombi Opango en 1979, il accède au sommet de l’Etat et se voit attribuer le surnom d’« Otchombé », la panthère en langue mbochi, rappel de la patience du prédateur avant de fondre sur sa proie.

Mieux que quiconque, le militaire a intégré que le trône sur lequel il vient de s’asseoir est un siège éjectable pouvant coûter à son occupant jusqu’à sa vie. Pour sécuriser son pouvoir, il installe un système oligarchique et népotique qui perdure jusqu’à aujourd’hui : ses proches – sa famille comme les membres de sa communauté mbochi – occupent toujours des postes clefs au sein de l’armée, des finances et du parti.

Son fils, Denis Christel Sassou Nguesso, est ministre de la coopération internationale. Son neveu, Jean-Dominique Okemba, chapeaute les services de renseignement. Ses filles, Claudia Lemboumba Sassou Nguesso et Julienne Ngouonimba, sont aussi dans l’appareil du pouvoir.

Dès le début des années 1980, le clan présidentiel profite des revenus pétroliers – qui constituent aujourd’hui la moitié des recettes du pays. En 1990, étudiants et syndicats descendent dans la rue pour dénoncer la corruption et la misère. Ebranlé par une chute des cours qui place l’Etat en cessation de paiements, Denis Sassou Nguesso est contraint de lâcher du lest. Il autorise l’ouverture du régime au multipartisme. « Nous n’avions pas intérêt à aller en sens contraire. Le multipartisme était irréversible dans le monde », a relevé le chef de l’Etat dans le documentaire Le Pouvoir et la vie, de François Soudan et Jean-Baptiste Farran, sorti en 2016.

Le président congolais, Denis Sassou Nguesso, alors président de l’Organisation de l’unité africaine (devenue Union africaine en 2002), à Londres, le 18 février 1987.

Après treize années d’un règne sans partage, le dirigeant devient candidat, lors de la première élection présidentielle pluraliste du Congo. Organisé en août 1992, le scrutin consacre la défaite du président sortant dès le premier tour, avec 17 % des voix. Pascal Lissouba, un Congolais appartenant au groupe majoritaire kongo, présent dans le sud du pays, devient chef de l’Etat.

« Le vote était régionaliste », rappelle Andréa Ngombet. Pour le coordinateur du collectif Sassoufit, spécialisé dans l’observation de la gouvernance au Congo, l’ancien officier comprend alors que « la démocratie ne permettra jamais à un homme issu d’une ethnie minoritaire du Nord d’accéder au sommet de l’Etat » et que « son pouvoir est au bout du fusil ».

En exil, Denis Sassou Nguesso se prépare à un retour armé. Après une tentative infructueuse en 1993, il entre victorieux dans Brazzaville quatre ans plus tard, au terme d’une guerre civile qui a fait plusieurs milliers de morts. En 1997, « l’empereur » est de nouveau sur le trône. Il n’en descendra plus.

Scandales financiers

« A partir de là, on a assisté à une montée incontrôlée de la corruption. Des courtisans sont apparus qui, à mesure que les années ont passé, se sont mis à faire ce qu’ils voulaient. C’est ça, l’usure du pouvoir », estime Vivien Romain Manangou, un universitaire, candidat à la présidentielle du 15 mars.

Denis Sassou Nguesso quitte le Parlement après avoir prêté serment en tant que nouveau président du Congo-Brazzaville, à Brazzaville, le 25 octobre 1997.

Depuis le début des années 2000, les scandales financiers se multiplient. Ainsi, l’affaire des 14 000 milliards de francs CFA (21,3 milliards d’euros) disparus d’un fonds destiné à la jeunesse reste dans la mémoire des Congolais. Tout comme le dossier dit des « biens mal acquis ». En 2007, le clan Sassou Nguesso est visé par la plainte, en France, de plusieurs ONG accusant des chefs d’Etat africains d’avoir acheté de vastes propriétés avec de l’argent public détourné.

En 2015, la justice française ordonne la saisie de plusieurs biens attribués à la famille du président congolais. Certains membres sont mis en examen, dont son neveu, Wilfried. L’affaire ternit les relations avec Paris. Interrogé par la chaîne France 24 en juin 2023, Denis Sassou Nguesso fustige « la France, à travers sa justice et les médias, qui gère les affaires du Congo ».

Le dossier nourrit les ressentiments du peuple vis-à-vis du pouvoir, lequel, en 2015, fait adopter une nouvelle Constitution taillée sur mesure pour permettre au « patriarche » de se représenter à l’élection présidentielle de 2016, après un double mandat, comme il l’avait déjà fait en 2002. Le peuple exprime alors son mécontentement dans la rue puis dans les urnes.

Certes réélu dès le premier tour, Denis Sassou Nguesso n’obtient « que » 60 % des voix, son score le plus faible, lors d’un scrutin jugé frauduleux. Une violente contestation électorale éclate dans la région du Pool, dans le sud du pays. La répression fait plusieurs dizaines de morts, selon Amnesty International. Une vague d’arrestations d’opposants est conduite dans tout le pays.

Depuis, les ONG dénoncent des sévices infligés à l’opposition, comme l’enlèvement et la torture de l’opposant Lassy Mbouity, en mai 2025. Lui qui se voyait candidat à l’élection du 15 mars a annoncé, en février, y renoncer. Symbole du tour de vis du régime avant le scrutin, quinze partis d’opposition ont été suspendus en juin 2025.

Succession taboue

Pour perpétuer cette main de fer, Denis Sassou Nguesso cultive une « stature de “président médiateur” » qui « joue les rivalités entre la France, les puissances du Moyen-Orient, la Russie et la Chine pour gagner en respectabilité »,analyse l’Institut français des relations internationales (IFRI), dans une note publiée en juin 2025. Resté proche de la France, le président soigne aussi ses relations historiques avec la Chine et la Russie.

Denis Sassou Nguesso quitte le palais présidentiel de l’Elysée, après une rencontre avec François Hollande, à Paris, le 9 avril 2013.

« Grâce à cette stratégie, note l’IFRI, la France et les Etats-Unis évitent toute critique frontale du régime, préférant maintenir des relations pragmatiques avec un leader qu’ils perçoivent comme un potentiel acteur de stabilité régionale et qu’ils ne veulent pas voir – trop – s’aligner sur la Chine et la Russie. »

Denis Sassou Nguesso parvient ainsi à rester au centre du jeu, apparaissant comme l’une des dernières incarnations d’un logiciel hérité de la « Françafrique » qu’Emmanuel Macron tente de renouveler. « Le président Sassou Nguesso est président depuis longtemps dans son pays, ce n’est pas le choix de la France », constatait le chef de l’Etat français en mars 2023, après une étape de quelques heures à Brazzaville.

Au cœur des échanges avec la France, la lutte pour la protection des forêts du Congo, deuxième « poumon vert » de la planète, est mise en avant. Denis Sassou Nguesso travaille cette thématique de la diplomatie verte depuis des années. Elle lui permet de lisser son image et de capter des financements. Brazzaville accueille régulièrement des forums internationaux sur la gestion des forêts du bassin congolais. Le modèle, certes en vogue, souffre parfois de contradictions, comme l’a montré l’octroi, en 2024, d’un permis d’exploration pétrolière à une compagnie chinoise dans le parc national de Conkouati-Douli, pourtant protégé.

Denis Sassou Nguesso et le président français, Emmanuel Macron, à l’Elysée, à Paris, le 23 mai 2025.

Sur le continent, le vieux dirigeant joue aussi les médiateurs auprès de ses pairs en guerre. Ses initiatives officielles ont rarement été couronnées de succès, comme l’ont montré ses interventions pour apaiser les conflits en Centrafrique en 2014, en Libye à partir de 2017 et dans la guerre en Ukraine en 2023.

Le « patriarche » reste « consulté, officieusement, par beaucoup de chefs d’Etat », assure un de ses proches, le seul à avoir accepté de répondre aux sollicitations du Monde. « Sassou a une conception africaine traditionnelle du pouvoir. Il voulait devenir le vieux sage d’Afrique, statut qui lui est reconnu aujourd’hui », souligne-t-il.

Sa succession est un tabou. Si certains lui prêtent des ambitions pour son fils, les appétits sont nombreux au sein du clan. Pour garder la main jusqu’au bout, « l’éléphant » a toujours refusé d’évoquer le sujet. Lors d’un entretien accordé à l’Agence France-Presse début mars, le président candidat a une fois de plus éludé la question. « Nous ne resterons pas une éternité au pouvoir », a-t-il seulement lâché.

[Source: Le Monde]