En Afrique, ces crises humanitaires guettées par l’oubli
Parmi les dix crises les moins documentées en 2025, huit se trouvent en Afrique, selon l’ONG Care. Une situation qui s’explique par un moindre intérêt des médias, une difficulté d’accès aux personnes en grande précarité et à l’insécurité de certaines zones.
Le mariage de Jeff Bezos et Lauren Sanchez à Venise le 27 juin 2025 a bénéficié d’une attention médiatique bien plus importante que la crise en République centrafricaine où 2,4 millions de personnes vivent en situation d’urgence, soit environ la moitié de la population. Près de 97 000 articles ont été consacrés au patron d’Amazon contre 1 500 au pays enclavé d’Afrique centrale, dont le nom est synonyme de conflits, d’instabilité et d’extrême pauvreté, selon le décompte publié par l’ONG Care dans son rapport annuel sur les crises humanitaires oubliées, mercredi 28 janvier.
L’écart entre la couverture de la fermeture de TikTok aux Etats-Unis et celle accordée aux 4,7 millions de Malgaches ayant besoin d’une aide d’urgence n’est pas moins saisissant. La société de veille médiatique Meltwater avec laquelle Care collabore a recensé 445 000 articles pour la première contre 6 200 pour la seconde sur les sites des 345 000 médias en ligne à partir desquels elle a mesuré – entre janvier et septembre 2025 – l’audience des 43 crises humanitaires observées l’année passée.
Parmi les dix crises les moins documentées en 2025, huit se trouvent en Afrique, énumère le rapport : Angola, Burundi, Centrafrique, Madagascar, Malawi, Namibie, Zambie et Zimbabwe. Les deux autres se situent au Honduras et en Corée du Nord.
Cette situation ne s’explique pas simplement par un moindre intérêt des médias. Les difficultés d’accès à ces 43 millions de personnes en situation de grande précarité voire de survie tiennent aussi à l’insécurité qui prévaut dans certaines zones ou la volonté des Etats de tenir à distance les regards extérieurs.
« Fatigue médiatique »
Depuis une décennie, Care braque les projecteurs sur ces pays tombés dans l’angle mort de l’actualité internationale où seules trouvent une place les crises humanitaires liées à des catastrophes naturelles de grande ampleur ou à des conflits aigus, d’autant plus médiatisés qu’ils présentent des enjeux géopolitiques. Comme l’illustrent l’Ukraine, Gaza ou le Vénézuela. L’édition 2025 ne bouleverse pas un classement largement monopolisé par les pays africains depuis que l’exercice a été lancé. La Centrafrique apparaît par exemple tous les ans.
Le démantèlement de l’agence américaine d’aide au développement (Usaid) par Donald Trump – premier bailleur international – et dont les conséquences ont pourtant été largement commentées n’a pas fait dévier la tendance qui veut que ces crises soient de moins en moins couvertes. Le nombre d’articles qui leur sont consacrés a été divisé par deux entre 2024 et 2025.
« La fatigue médiatique à l’égard de ces crises qui se répètent ou durent souvent depuis de nombreuses années est une réalité. Elle fait écho à la fatigue de l’aide elle-même, observe Adéa Guillot, porte-parole de Care France. Mais cette invisibilisation a des conséquences directes pour les personnes affectées par les guerres, les catastrophes naturelles et la faim : elle se traduit par encore moins de financements. Sans regard médiatique, il devient très difficile de rappeler les Etats à leur devoir de solidarité internationale ou de mobiliser la générosité des particuliers. »
Ce constat est d’autant plus préoccupant qu’il s’inscrit dans un contexte de multiplications des crises, notamment sous l’effet du dérèglement climatique. Dans le même temps, les agences des Nations unies et les ONG qui interviennent sur le terrain doivent composer avec une baisse de leurs moyens sans précédent.
Cette réalité a conduit l’ONU à calibrer son plan humanitaire pour 2026 sur un appel de fonds « hyperpriorisé » de 23 milliards de dollars (plus de 19 milliards d’euros) pour porter secours aux 87 millions de personnes les plus en danger sur les 240 millions de personnes qui devraient recevoir de l’assistance. En 2025, un quart seulement de la somme réclamée par l’ONU a été couvert. Aucun des pays listés par Care, en dehors de la Centrafrique, ne fait partie de l’appel humanitaire de l’ONU.
[Source: Le Monde]