Au Svalbard, où la banquise disparaît le plus vite au monde, les ours polaires restent en bonne santé
Les plantigrades n’ont pas maigri ces vingt dernières années dans l’archipel norvégien, malgré un réchauffement accéléré de la région. Parmi les raisons : ils chassent d’autres proies que les phoques, comme les rennes ou les oiseaux.
La vidéo, filmée en Arctique par des scientifiques, montre un ours polaire se repaître de phoque, sur un morceau de banquise mouvant. Sur une autre, une femelle traverse cette longue étendue d’eau glacée, suivie de ses deux petits. Ailleurs, un mâle arpente la neige. Ces mammifères semblent bien portants, loin des images de plantigrades faméliques qui avaient suscité l’émoi ces dernières années.
Au pôle Nord, l’archipel norvégien du Svalbard fait office de paradoxe. Le réchauffement climatique y est le plus rapide au monde et la banquise s’y effondre plus vite que dans toutes les autres régions englacées. Pourtant, l’état corporel des ours polaires adultes ne s’est pas dégradé au cours des vingt-cinq dernières années. Il s’est même amélioré après 2000, selon une étude parue jeudi 29 janvier dans Scientific Reports, fondée sur un suivi de long terme dans la mer de Barents. Un répit, avant un probable déclin.
Les chercheurs ont analysé la condition physique de 770 ours polaires adultes, lors de 1 188 captures réalisées au printemps entre 1992 et 2019, dans cette région située à un millier de kilomètres du pôle Nord géographique. Le mercure y a grimpé de 2 degrés Celsius par décennie par endroits, et la saison sans banquise s’est accrue de trois mois sur la période. Une conséquence logique aurait été d’observer des ours plus maigres, puis une chute de leur reproduction et de leur population.
Dans d’autres régions arctiques, la disparition de la glace de mer et sa fragmentation réduisent l’accès des prédateurs à leurs proies favorites, les phoques, qui constituent 90 % de leur alimentation. Les plantigrades doivent marcher et nager davantage, vers les terres ou loin en mer, sans garantie de succès car, dans certaines régions, l’abondance de la nourriture décline en même temps que la banquise.
Réserves de graisse cruciales
Au Svalbard aussi, la population de phoques annelés, la principale proie des ours, a chuté depuis vingt ans. Par ailleurs, « les ours sont contraints de rester sur la terre ferme pendant une grande partie de l’année, ils disposent d’une période plus courte pour chasser les phoques sur la glace et les femelles perdent l’accès aux zones d’hibernation (les mâles n’hibernent pas), énumère Jon Aars, chercheur à l’Institut polaire norvégien et premier auteur de l’étude. Mais leur condition physique est restée bonne, voire meilleure ».
Chez les mâles comme chez les femelles, l’indice de condition corporelle progresse. Indicateur central de la santé des ours, il reflète les réserves de graisse, cruciales pour survivre aux périodes de jeûne et, chez les femelles, pour mener gestation et allaitement. Il avait diminué entre 1995 et environ 2000, puis a augmenté régulièrement pendant la décennie suivante, avant de se stabiliser à un niveau comparable, voire supérieur, à celui du milieu des années 1990. Cette amélioration intervient pourtant durant la période où la banquise recule le plus fortement dans la région.
La population ursine de la mer de Barents, protégée de la chasse depuis 1973, avait été estimée entre 1 900 et 3 600 individus en 2004. Aujourd’hui, elle se situerait autour de 3 000. Seulement de 240 à 260 ours restent en permanence au Svalbard. La majorité des autres migrent dans la région sur des centaines de kilomètres, suivant le retrait de la banquise entre l’hiver et l’été.

Comment expliquer cette résistance apparente ? Les auteurs avancent que la perte de banquise pourrait conduire à une concentration de phoques annelés sur des zones plus petites, de quoi accroître l’efficacité de la chasse des mammifères. « Les ours polaires ont la capacité unique d’accumuler la plupart des réserves de graisse nécessaires à leur survie et à leur reproduction pendant une période de quelques mois seulement chaque année », rappelle l’étude. Ils peuvent ainsi tenir six mois ou plus sans manger.
Surtout, les plantigrades ont fait évoluer leur régime alimentaire. « Ils profitent de l’écosystème très productif de la mer de Barents, qui abrite une grande diversité d’espèces proies », explique Andrew Derocher, professeur à l’université d’Alberta et coauteur de l’étude. Les ours chassent davantage le phoque barbu, qui peut évoluer en dehors de la banquise, et le phoque commun, qui gagne du terrain avec des eaux plus chaudes. Ils se nourrissent également davantage à terre, de rennes – dont certaines populations ont augmenté –, d’œufs et d’oiseaux, de carcasses de morses ou de baleines.
Phase transitoire
Cette situation n’est pas unique. Les plantigrades de la mer des Tchouktches, à l’ouest de l’Alaska, s’en sortent bien dans l’immédiat, notamment grâce à une forte abondance de proies et la présence de banquise une partie de l’année sur un large plateau continental.
Les auteurs appellent toutefois à une grande prudence. Cette phase est très certainement transitoire. « Il est probable que l’état physique des ours du Svalbard se détériorera à l’avenir, car la fonte de la banquise va se poursuivre, prévient Jon Aars. Ce qui est incertain, c’est quand cela se produira. »
Le réchauffement climatique d’origine humaine est depuis plusieurs décennies la plus grave menace pour cette espèce iconique. Parmi les vingt sous-populations d’ours, celles de la partie occidentale de la baie d’Hudson ou du sud de la mer de Beaufort sont par exemple en recul de moitié. A l’avenir, les chercheurs estiment comme hautement probable une diminution de 30 % de la population d’Ursus maritimus d’ici à 2050, en raison des changements dans leur habitat de glace de mer.
