Jean-Jacques Naudet, journaliste spécialiste de photographie, est mort
Avec sa double culture, faite d’images d’actualité d’un côté et de photographies d’art de l’autre, il avait dirigé le magazine « Photo » de 1970 à 1988. Il s’est éteint le 18 janvier, à 80 ans.
A une époque où la photographie n’était rien, Jean-Jacques Naudet était beaucoup. On veut parler des années 1970 et du début de la décennie 1980, quand les images règnent dans la presse, mais sont méprisées au musée et dans les livres. Il faut alors guetter le mensuel Photo, tourner la couverture ornée d’une femme souvent dénudée et déguster quelques articles sur de grands photographes du monde entier, ou, mieux, écouter son chef d’orchestre, un homme dont l’arrogance apparente cache une grande pudeur, vous raconter les photographes qu’il côtoie – Cartier-Bresson, Avedon, Sieff, McCullin, Penn, Bourdin, Doisneau et tant d’autres. Cet homme, le journaliste Jean-Jacques Naudet, est mort à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) le 18 janvier. Il avait 80 ans.
A l’époque, Naudet est pris dans la spirale de deux figures de la presse : Daniel Filipacchi, l’empereur des magazines illustrés à partir des années 1960 avec Paris Match pour fleuron, et Roger Thérond, patron emblématique du même Match. Ce tandem cisèle une double culture visuelle : une appétence pour les images d’actualité, entre guerre et people, clichés de paparazzis ou femmes sexy ; une érudition sur l’art et la photographie que tous deux collectionnent.
Jean-Jacques Naudet est de cette double culture, qu’il va développer avec talent à partir de 1970 au magazine Photo, créé trois ans plus tôt par Filipacchi et Thérond, et qu’il pilote jusqu’en 1988. Il fait découvrir les grands photographes, Nadar au XIXe siècle, Gilles Peress en témoin visuel de la guerre civile en Irlande du Nord, Helmut Newton, des inédits de Lartigue, les grandes images de la guerre du Vietnam…
Dans le numéro de Photo de mars 1973, il dévoile Jackie Kennedy-Onassis, veuve du président américain, nue sur l’île de Skorpios (Grèce). Des photos granuleuses aux couleurs pastel prises par un paparazzi. Elles provoquent un tsunami médiatique. Il nous dira : « Les vedettes usent et abusent de la presse quand ça les intéresse, mais opposent une chappe de plomb quand ça les emmerde. » C’est aussi dans deux numéros successifs de 1983 que Photo publie des images prises à la morgue : le corps criblé de balles du truand Jacques Mesrine, puis celui d’une jeune Néerlandaise mutilée par son amant cannibale japonais.
Jean-Jacques Naudet aime tant les photographes qu’il pardonne l’impardonnable au britannique David Hamilton, dont les images vaporeuses de jeunes femmes nues triomphent dans les années 1970 et dans Photo. Hamilton sera accusé de viol, qualifié de prédateur sexuel, et se suicidera en 2016. Naudet signe alors un texte qui indigne : « Cette époque n’était pas le triomphe des pervers, des pédophiles ou autres déséquilibrés. Cette époque venait de découvrir la liberté sexuelle (…) Regarder une photo d’Hamilton (…) n’était pas le signe d’un comportement tourmenté libidineux. Puis le regard a changé. L’insouciance de la liberté s’est évanouie quinze ans plus tard. Cela s’est appelé le sida. »
Le talent de l’instant
En 1989, Naudet s’installe à New York et devient le correspondant d’Hachette-Filipacchi aux Etats-Unis, autrement dit le gourou pour l’image du groupe de presse. Alors que l’empire Hachette est malmené par la révolution numérique, il le quitte en 2009 pour créer un média en ligne, à sa main : Le Journal de la photographie, transformé en 2013 en L’Œil de la photographie, qui paraît chaque jour en anglais et français dans plus de 100 pays.
Dans ce média de service – actualité des expositions et des livres dans le monde entier –, Naudet publie des articles très courts pour saluer telle expo, lancer un coup de gueule, moquer lors d’un festival le « triomphe des copistes ». Lui-même participe au festival d’Arles 2010, où il fait découvrir six photographes mondains, complices des stars, qui « entretiennent notre voyeurisme avec ironie ».
Naudet nous donnait rendez-vous à l’Hôtel Raphaël, dans le 16e arrondissement de Paris, en chemise bleu ciel au col relevé, un pull jaune jeté sur les épaules. Il parlait peu de lui, détestait les plaintifs, fumait des Celtique, évoquait avec fierté ses deux enfants, Jules et Gédéon Naudet, documentaristes brillants, à qui on doit notamment un film sur les attentats du 11 septembre 2001.
Il avait le talent de l’instant, racontant de belles histoires, par exemple ce moment où Guy Bourdin, en 1985, reçoit le Grand Prix national de la photographie, d’un montant de 70 000 francs. Quasiment ruiné, il retourne pourtant le chèque avec ce mot : « Merci pour les confiseries mais j’ai du cholestérol. » Est-ce vrai ? Peu importe, Naudet était vrai.
10 mai 1945 Naissance à Paris
1970 Entre au magazine « Photo »
1989 Correspondant aux Etats-Unis pour le groupe Hachette-Filipacchi et éditeur associé à « American Photo »
2009 Cofonde le site « Le Journal de la photographie »
2013 Fonde le site « L’Œil de la photographie »
18 janvier 2026 Mort à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine)
[Source: Le Monde]