Economies sur la fonction publique : le retour d’une « obsession française »

Vieille rengaine qui traverse l’histoire politique française, la question de la maîtrise de la masse salariale de l’Etat a refait surface à l’occasion de l’examen du budget 2026.

Jan 26, 2026 - 00:06
Economies sur la fonction publique : le retour d’une « obsession française »
La députée socialiste de Seine-et-Marne Céline Thiébault-Martinez, à l’Assemblée nationale, à Paris, le 28 mai 2025. THIBAUD MORITZ / AFP

Y a-t-il trop de fonctionnaires en France ? Le débat sur le budget 2026 n’a pas échappé à cette sempiternelle question de la maîtrise des effectifs publics. Le 6 décembre 2025, le Sénat a ainsi ressuscité le principe du non-remplacement d’un fonctionnaire de l’Etat sur deux partant à la retraite. Une règle mise en place sous Nicolas Sarkozy (2007-2012), mais qui n’a pas passé le cap de l’article 49.3 de la Constitution, déclenché par le gouvernement Lecornu sur le projet de loi.

La rengaine est ancienne. En 1793, déjà, Saint-Just dénonçait la prolifération de « 20 000 sots », les accusant de« corrompre » la République. « Tous ceux qu’emploie le gouvernement sont paresseux », critiquait le révolutionnaire, en appelant la Convention à « diminuer partout le nombre des agents ». Sa dénonciation était alors bien plus politique qu’économique. L’argument budgétaire, en revanche, a bien traversé les époques. Au début du XXe siècle, Georges Clemenceau ironisait : « La France est un pays extrêmement fertile, on y plante des fonctionnaires, et il y pousse des impôts. » Des décennies plus tard, en 1996, le premier ministre Alain Juppé soulignait la « mauvaise graisse » de la fonction publique.

Le nombre de fonctionnaires, indique l’historien Emilien Ruiz, est une « obsession française ». Et « elle le reste », ajoute ce chercheur à Sciences Po Paris, auteur de Trop de fonctionnaires ? Histoire d’une obsession française (XIXe-XXIe siècle) (Fayard, 2021). « Les stéréotypes sur la fonction publique – pléthorique, fainéante, incompétente – sont tellement ancrés dans les représentations que toute annonce d’économies devrait la viser », regrette-t-il.

Une analyse qui a de nouveau émergé lors des débats sur les économies à faire pour l’Etat. « La baisse de la dépense passera nécessairement par les effectifs », souligne le député (Les Républicains) de l’Allier Nicolas Ray. « Il faut profiter de la courbe démographique et des nombreux départs à la retraite à venir », estime le parlementaire, dont le groupe a soutenu le scénario voté par les sénateurs de non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux. Un mécanisme qui se solderait par la réduction de plus de 20 000 postes à l’Etat, pour une économie de l’ordre de 350 millions d’euros.

La droite souhaitait toutefois exempter les ministères régaliens, ainsi que l’éducation nationale. « On ne pourra pas réduire durablement le déficit sans s’attaquer à la masse salariale de l’Etat, abonde le spécialiste des finances publiques François Ecalle. Et les effectifs sont les seules marges disponibles. » Difficile d’envisager des économies sur les salaires des agents publics, compte tenu du gel de leur point d’indice et de la crise d’attractivité de la fonction publique.

« Populisme mondain »

Le débat sur la réduction des effectifs est « démagogique », rétorquent les députés de gauche. « Les services publics n’arrivent déjà plus à répondre aux besoins, affirme la socialiste Céline Thiébault-Martinez (Seine-et-Marne). C’est populiste de dire que la fonction publique coûte trop cher ou que les agents sont trop nombreux. »

Un constat partagé par le député Renaissance Guillaume Gouffier Valente (Val-de-Marne), situé à l’aile gauche du parti : « Ceux qui portent des mesures arbitraires de réduction des effectifs n’aiment pas les services publics. » « Ils sont pourtant bien contents de trouver des agents qui répondent présents en temps de crise », renchérit l’élu en dénonçant une « offensive libérale ». Et ce, y compris de la part de certains au sein du camp présidentiel, dont l’ancien ministre de la fonction publique Guillaume Kasbarian, favorable à la règle du « 1 sur 2 » ressuscitée par le Sénat.

Le gouvernement, de son côté, rejette une approche « mécanique ». « Nous ne croyons pas aux recettes uniformes, comme le non-remplacement automatique des départs à la retraite. (…) Compter les fonctionnaires comme des bâtons ou de simples lignes comptables n’a aucun sens », explique l’entourage de la ministre de l’action et des comptes publics, Amélie de Montchalin. Pour Bercy, « cela ne signifie pas pour autant que l’Etat n’ait pas à s’interroger sur son fonctionnement ». « Respecter les agents publics, ce n’est pas renoncer à réformer », ajoute-t-on en donnant la primauté à une approche ciblée de réduction des effectifs. Le ministre délégué chargé de la fonction publique, David Amiel, dénonce, à ce sujet, un « populisme mondain ».

Que serait, par ailleurs, une discussion budgétaire sans débats sur les arrêts maladie des agents publics ? Fin 2025, le Sénat a voté l’augmentation de un à trois du nombre de jours de carence dans la fonction publique d’Etat. Comme c’est le cas dans le secteur privé, les jours de congé maladie ne seraient ainsi remboursés qu’à partir du quatrième jour d’arrêt, et non plus à compter du deuxième. La mesure a été soutenue par les députés de droite et une partie du camp présidentiel dans une logique d’équité et, surtout, d’économies. A l’automne, un amendement Horizons avait même été adopté en ce sens en commission des finances.

La gauche y est, en revanche, opposée et met en avant une iniquité de compensation de la perte de rémunération. Une lecture partagée par l’exécutif, qui n’a pas retenu ces trois jours de carence dans le budget sur lequel il a engagé sa responsabilité. Par la prévoyance d’entreprise, deux tiers des salariés du privé sont protégés contre la perte de revenu induite par leur délai de carence. Les agents publics, quant à eux, ne bénéficient d’aucune compensation.

L’efficacité du jour de carence dans la fonction publique est aussi régulièrement interrogée, notamment par l’Insee. Son rétablissement en 2018 a fait baisser les arrêts de courte durée, mais pas les longs. Une étude publiée mi-janvier par le Conservatoire national des arts et métiers relevait également des conséquences indirectes, dont le cas d’agents malades refusant de s’arrêter pour éviter une perte de rémunération. Une pratique qui détériorerait leur santé (comme celle de leurs collègues) et aurait des conséquences sur la marche de leur service.

[Source: Le Monde]