En mer Noire, la Russie redouble ses efforts pour paralyser le trafic maritime vers l’Ukraine

Les frappes aériennes contre les ports ukrainiens se multiplient depuis décembre 2025. Privé de flotte, Kiev est toutefois parvenu à sécuriser le trafic de céréales et de containers, mais la menace d’attaques menées par des drones navals se rapproche.

Jan 26, 2026 - 00:06
En mer Noire, la Russie redouble ses efforts pour paralyser le trafic maritime vers l’Ukraine
JEDRZEJ NOWICKI POUR « LE MONDE »

Un vent glacial chargé d’humidité balaie la jetée d’un port de la région d’Odessa (Ukraine). Trois hommes cagoulés font le pied de grue, postés à côté d’une batterie antiaérienne dont les deux canons, dissimulés sous la bâche d’un camion militaire, pointent vers le large. A leurs pieds, le cadavre gelé d’une mouette disparaît doucement sous les flocons de neige, qui tracent des lignes presque horizontales à cause de la force du vent. Il est 22 heures et une énième alerte aérienne vient d’être déclenchée après qu’un essaim de drones d’attaque à long rayon d’action (de type Shahed) a été détecté venant de la Crimée occupée par la Russie.

La flotte militaire du président russe, Vladimir Poutine, a jusqu’ici échoué à imposer un blocus maritime destiné à étrangler l’économie ukrainienne. L’effort se poursuit par les airs, avec plus de 500 frappes aériennes sur les ports ukrainiens de la mer Noire et davantage encore contre l’infrastructure énergétique de la région d’Odessa, qui subit en outre un hiver exceptionnellement froid.

« Les attaques s’intensifient depuis décembre [2025], raconte Serhiï, commandant de la batterie antiaérienne. Il tombe de tout ici. Des missiles balistiques, des missiles de croisière, des Shahed… Voyez ces trous dans le mur… et cette mouette a été tuée par une onde de choc », poursuit cet officier qui a trente ans de carrière et n’est pas autorisé à donner son nom de famille, comme la plupart des militaires cités dans cet article.

Un panneau signal le danger lié aux mines présentes sur le littoral, dans la région d’Odessa (Ukraine), le 17 janvier 2026.

« Les Russes essaient sans cesse de nouvelles tactiques, poursuit l’officier. Tantôt ils approchent au ras des flots, tantôt ils piquent en groupe directement sur le port. Parfois, ils tentent de nous avoir à l’usure en envoyant un Shahed toutes les vingt minutes, ou en les faisant tourner au large hors de portée. [En décembre 2025], il nous est arrivé d’être bloqués en alerte quinze jours d’affilée », maugrée le commandant.

« Drones intercepteurs »

Son armement paraît rudimentaire : un canon antiaérien soviétique ZPU-2, composé de deux mitrailleuses de calibre 14,5 mm, entré en service en 1949. Sa portée efficace n’est que de 1 500 mètres ; « nous n’avons que dix secondes pour abattre un drone avant qu’il ne s’écrase ou nous échappe », reconnaît Serhiï. Pour opérer un ZPU-2, il faut deux tireurs soutenus par deux hommes chargeant les munitions, ainsi qu’un pointeur, qui oriente les tireurs vers la cible. A tour de rôle, les hommes vont se réchauffer dans une camionnette. « C’est comme ça toutes les nuits, on va y laisser notre santé ! » grommelle un soldat.

Ces derniers mois, le rôle des canons s’efface progressivement devant un nouvel arsenal, celui des « drones intercepteurs », qui prennent en chasse les Shahed. « Nous pilotons deux types d’intercepteurs, le Hot-Dog [un drone ailé] qui a un rayon d’action de vingt kilomètres, et le Dyki Shershni [un drone multirotor], qui a une portée plus courte mais qui peut être mis en œuvre très vite si un engin ennemi apparaît sans prévenir », raconte Alexeï, un pilote de 38 ans surnommé « Samsung » dans son unité de défense antiaérienne, baptisée Voron (« Corbeau »).

« Samsung » dit avoir abattu cinq Shahed en décembre dans sa zone de responsabilité, au nord d’Odessa. Sur son téléphone portable, il montre les vidéos de ses dernières interceptions. « Le problème, c’est que nous ne pouvons traiter qu’une seule cible à la fois. Il faudrait davantage de groupes comme nous pour former un mur infranchissable », souligne-t-il. Il reconnaît qu’être pilote de drone à l’arrière est « préférable à servir dans l’infanterie sur le front » mais n’est pas non plus sans danger : « Désormais, beaucoup de Shahed sont pilotés en temps réel comme des [drones FPV]et peuvent nous attaquer. »

Une unité de défense aérienne positionnée dans la région d’Odessa (Ukraine), le 17 janvier 2026.

La bataille aérienne redouble d’intensité à la mauvaise saison, car l’armée russe profite de la fréquente couverture nuageuse et du brouillard hivernal pour tirer ses drones d’attaque à long rayon d’action, sachant que l’efficacité des drones intercepteurs comme des canons dépend d’une bonne visibilité.

« Dégâts rapidement réparés »

« L’arsenal et les tactiques évoluent très vite. Notre défense aérienne fonctionne avec plusieurs échelons et une coordination très complexe : des canons, des systèmes de missiles, des drones intercepteurs, des avions à hélice, des hélicoptères, sans oublier le brouillage électronique. Les missiles sont l’arme la plus efficace, mais ils coûtent trop cher et nous en avons très peu », explique R., un officier de haut rang supervisant la défense antiaérienne d’Odessa. Seuls les missiles sont capables d’abattre les bombes guidées planantes de grande puissance, et donc très destructrices, que l’aviation russe commence depuis peu à larguer sur la région d’Odessa.

Si les frappes répétées parviennent à dégrader l’infrastructure portuaire et le réseau électrique alimentant les ports, le trafic maritime fait toutefois preuve d’une solide résilience. « Moscou échoue à détruire les ports parce qu’il est impossible de détruire une infrastructure de plusieurs kilomètres carrés, même avec quelques missiles portant une charge de 300 kilogrammes. Pensez au port de Beyrouth [il a fallu l’explosion de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium pour détruire 80 % du port, en 2020]. Après chaque frappe, les dégâts sont rapidement réparés », explique Andriï Klymenko, chef du groupe de surveillance de l’Institut d’études stratégiques de la mer Noire et rédacteur en chef du portail ukrainien BlackSeaNews.

« Même si les Russes parviennent à détruire le réseau électrique, les ports continueront à fonctionner, parce qu’ils sont déjà équipés de générateurs diesel », assure de son côté Artem Lytvynov, directeur de l’administration des ports maritimes d’Ukraine. Avec l’arrêt de ceux de Mykolaïv et de Kherson, directement sous le feu russe, restent trois ports majeurs : Ioujni, Odessa et Tchornomorsk.

Vue sur le port d’Odessa (Ukraine), le 10 janvier 2026.
Artem Lytvynov, directeur de l’administration des ports maritimes, à Odessa (Ukraine), le 20 janvier 2026.

Déplorant huit morts et vingt blessés dans des attaques russes sur les ports, le directeur explique que plusieurs mesures de sécurité ont convaincu les affréteurs, armateurs et assureurs maritimes de reprendre les échanges avec les trois ports ukrainiens. « Le soir, les navires stationnant en rade [afin d’économiser la location de quai] rentrent au port pour être mieux protégés », indique M. Lytvynov. Des convois sont organisés, guidés par un bateau-pilote pour éviter les mines, pour gagner, en longeant les côtes sous la protection de l’artillerie ukrainienne, jusqu’aux eaux territoriales roumaines puis bulgares, où ils peuvent atteindre le Bosphore en relative sécurité.

« Terrorisme maritime »

« Les Russes cherchent à étrangler notre économie, à nous pousser à la capitulation en espérant provoquer une insurrection contre le gouvernement, mais cela n’arrivera pas. Ils sont au maximum de leurs capacités. Leurs cibles ne peuvent être que civiles puisque nous n’avons plus de flotte militaire. Il ne leur reste comme arme que le terrorisme maritime », accuse M. Lytvynov.

Même analyse chez Nibulon, l’un des principaux négociants ukrainiens de produits agricoles. « L’agriculture est la principale ressource économique du pays, c’est pourquoi les Russes tirent sur notre infrastructure. Or, nous n’avons pas d’alternative à l’exportation via la mer Noire pour rester compétitifs », explique Serhiï Kalkoutine, 44 ans, directeur de la logistique chez Nibulon. Les silos et navires du groupe ont plusieurs fois été la cible de bombardements. Le fondateur de Nibulon, Oleksiy Vadatoursky, et son épouse ont été assassinés en juillet 2022 lorsqu’une salve de sept missiles a été tirée sur leur domicile. En 2025, Nibulon a exporté 3 millions de tonnes via les ports ukrainiens, soit la moitié de ce que le groupe exportait avant l’invasion à grande échelle. En 2021, l’Ukraine avait produit 10 % du marché mondial du blé, 15 % du marché mondial du maïs et 13 % du marché de l’orge.

Serhiï Kalkoutine, 44 ans, directeur de la logistique chez Nibulon, à Kiev, le 21 janvier 2026.

Le trafic de containers a également repris, mais il reste à 10 % du niveau d’avant-guerre, selon Tetyana Dmytrouk, partenaire exécutive chez Fialan, une PME odessite dont 90 % de l’activité consiste à importer des marchandises chinoises. « Les trois leaders mondiaux du container maritime sont de retour à Odessa : MSK, Maersk et CGA-CGM. Mais si le temps de transport d’un container depuis la Chine était de trente-cinq jours, c’est dorénavant le double, voire le triple », note Mme Dmytrouk. Comme d’autres sociétés travaillant sur le port d’Odessa, Fialan a déjà été touchée directement par les attaques aériennes russes et a vu un de ses hangars partir en fumée. « Je crains que la Russie ait la capacité de nuire bien davantage qu’elle ne le fait aujourd’hui », s’inquiète Mme Dmytrouk.

Le 2 décembre 2025, Vladimir Poutine a, dans une allocution télévisée, menacé de couper complètement l’accès de l’Ukraine à la mer, prenant pour argument des attaques de drones contre des pétroliers sous sanction faisant partie de la flotte fantôme russe en mer Noire. L’inquiétude des militaires et des responsables ukrainiens se tourne désormais vers une nouvelle menace grandissant de jour en jour, celle d’attaques menées cette fois par des essaims de drones navals russes contre les cargos et les ports.

[Source: Le Monde]