« Depuis tout petit, ils ont le son de l’anglais dans la tête » : les consommations culturelles des jeunes, un premier lien avec la langue
Omniprésent sur Internet, l’anglais est très courant dans les consommations culturelles des jeunes. Ce bain linguistique peut créer un lien avec la langue, qui ne se transforme en compétences linguistiques qu’associé à un enseignement scolaire de l’anglais.
A 10 ans, Loah Vincenti rêvait d’un superpouvoir. Pas n’importe lequel : celui de comprendre les paroles de toutes les chansons qu’elle entendait à la radio. « Je voulais être bilingue, je trouvais ça trop stylé », se souvient la Parisienne de 25 ans, fondatrice d’une boutique vintage après une licence de psychologie. La petite Loah commence alors à imprimer les paroles des tubes de ses artistes préférées – Adele, Rihanna, Katy Perry – dans leurs versions originales et traduites, pour les coller dans des carnets et les apprendre.
Puis, arrivée au collège, elle découvre le YouTube anglophone : « J’étais matrixée par les vidéos des Américaines, les vlogs [blogs en vidéo], les hauls [vidéos consistant à présenter ses achats à ses abonnés] », ajoute-t-elle, se revoyant tentant de comprendre les conseils beauté de l’influenceuse Bethany Mota sans sous-titres. Plus tard, en cours de linguistique, Loah apprend qu’un facteur de bon apprentissage des langues étrangères est le « bain linguistique » : une métaphore qui lui paraît tout à fait appropriée pour désigner son immersion précoce dans les contenus culturels anglophones, omniprésents sur Internet.
Le Monde avait pris contact avec Loah sur Instagram, où elle avait répondu à un appel à témoignages lancé à une communauté très génération Z – née entre la fin des années 1990 et 2010. « Venez me raconter si vous avez appris l’anglais sur les réseaux ou grâce aux séries », avait écrit la journaliste, elle-même digne membre de cette frange de la population. Beaucoup de répondants se sont reconnus dans le sujet, tous adeptes d’une « culture Internet » s’étant démocratisée pendant leur (pré)adolescence. Ils citent pêle-mêle le groupe britannique des One Direction, de longues discussions sur des jeux vidéo en ligne comprises grâce à Google Traduction, et des séries – Game of Thrones, Pretty Little Liars, Vampire Diaries –, le plus souvent téléchargées en anglais depuis leur ordinateur.
Morgane (qui n’a pas souhaité donner son nom de famille), libraire de 26 ans, regarde aussi avec tendresse cette période adolescente de « consommation massive » de pop culture. Trois mois et vingt-deux jours entiers de visionnage de séries recensés sur l’application TV Shows, qu’elle utilisait dans le secondaire pour partager avec ses copines ses feuilletons préférés. La série Dexter, par exemple, qu’elle avait commencé à regarder par amour pour un garçon. « C’est cette culture très juvénile, considérée assez bas dans l’échelle du capital culturel, qui m’a amenée au meilleur niveau d’anglais », soutient aujourd’hui la jeune femme.
« Un apprentissage sans effort »
Comme Loah ou Morgane, 55 % des 15-24 ans déclarent maîtriser l’anglais, contre 13 % des plus de 65 ans, constatait, en 2023, une enquête du ministère de la culture sur l’usage des langues dans les consommations culturelles en France. Celle-ci notait également une plus forte consommation de contenus en langue étrangère chez les jeunes, portée par le visionnage de séries et l’essor des pratiques culturelles numériques. « La grande transformation de la nouvelle génération, c’est un passage à l’audiovisuel. On oublie souvent le son dans “audiovisuel”, alors que c’est hyper important : depuis tout petit, ils ont le son de l’anglais dans la tête », explique Sylvie Octobre, sociologue spécialisée dans les pratiques culturelles des jeunes.
Ainsi, sans même connaître de mots dans la langue, on peut reproduire plus facilement des sons compliqués, puis capter des tournures de phrase, des expressions. Mais attention, « ce n’est pas magique », précise la sociologue. « La langue anglaise est plus présente dans le quotidien, mais ça ne veut pas dire que le niveau est meilleur. Si vous ne faites pas d’effort pour que le bain linguistique fasse sens, ça restera incompréhensible. »
Dès lors, pour expliquer que tant de jeunes déclarent maîtriser l’anglais, il faut aussi se tourner vers l’apprentissage de l’anglais à l’école. « Il y a un phénomène de mise en écho de l’anglais comme langue de consommation culturelle et de l’anglais comme langue d’apprentissage », relève Sylvie Octobre. La durée de la scolarisation a considérablement augmenté ces cinquante dernières années, et, avec elle, l’enseignement de l’anglais. A la rentrée 2020, 99,9 % des élèves du second cycle général en France l’étudiaient comme langue vivante.
C’est ce que raconte Mathilde Bourretère, 25 ans. Comme les autres, elle se remémore des heures de visionnage de vidéos anglophones sur YouTube dans sa chambre, entraînant « un apprentissage sans effort » des bases de la langue. Mais comme les autres, cela s’est aussi accompagné de bonnes notes en anglais au collège, et d’un certain intérêt pour l’exercice en lui-même. « Ce n’est pas une solution miracle, si tu veux avoir un anglais de qualité, il faut aussi en apprendre les règles », soutient la Landaise. Elle ne pourrait pas être mieux placée pour en parler, puisqu’elle a fait de sa matière préférée son métier : elle est devenue traductrice professionnelle.
[Source: Le Monde]