Saïf Al-Islam Kadhafi, l’énigmatique fils du dictateur libyen, assassiné dans le djebel où il était reclus
Terré à Zinten, au sud-ouest de Tripoli, il incarnait un recours controversé face à la déliquescence de la Libye, quinze ans après la révolution de 2011.
Saïf Al-Islam Kadhafi n’était plus qu’un fantôme, une figure nimbée de mystère, recluse en quelques recoins du djebel Nefoussa, entre deux escapades plus ou moins clandestines dans les sables du Fezzan (Sud libyen), survivant précaire et mythique d’un régime déchu vers lequel convergeaient quelques velléités de restauration.
L’hypothèse d’un retour sur la scène du fils du dictateur Mouammar Kadhafi (1942-2011) est désormais levée. Saïf Al-Islam – souvent appelé par son seul prénom – a été assassiné mardi 3 février, à l’âge de 53 ans, à Zinten, cité agrippée aux flancs du djebel Nefoussa, massif montagneux situé à 160 kilomètres au sud-ouest de Tripoli. Les quatre tueurs qui ont fait irruption au domicile de la famille lui assurant protection ne lui ont laissé aucune chance.
Des photos circulant sur les réseaux sociaux libyens montrent le cadavre ensanglanté à l’arrière d’un pick-up Toyota, à peine dissimulé par une couverture. Les gardiens des lieux, Ajmeri Al-Atiri, chef de la milice locale Abou Bakr Al-Siddiq, ainsi que son fils Mohammed, ont également péri dans l’assaut, selon une source tripolitaine. Les assassins se sont volatilisés et on en ignorait, mardi soir, l’identité et, a fortiori, les motivations, laissant les Libyens en proie aux spéculations les plus débridées.
Ce qui est sûr, c’est que Saïf Al-Islam continuait de gêner malgré sa réclusion à Zinten et les évidentes séquelles physiques et psychologiques laissées par les mauvais traitements subis au lendemain de la chute du régime de son père, en 2011, renversé par une insurrection soutenue par les armées de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN).
Désir de revanche personnelle ou jouet de conjurations plus vastes ? Le fait est qu’il n’avait cessé d’œuvrer dans les marges de la scène politique libyenne, aussi présent dans les esprits qu’il était physiquement insaisissable. Tant qu’il était vivant, nul ne pouvait empêcher la légende de cheminer, d’attiser chez ses partisans l’attente d’un retour providentiel au secours d’un pays disloqué par la « révolution » de 2011.
Epilogue du kadhafisme
L’épisode de l’élection présidentielle avortée de l’hiver 2021 l’avait bien illustré. Sa candidature, créditée d’un taux élevé de sympathie par des sondages (officieux), avait provoqué un tel charivari au sein de la scène politico-milicienne libyenne que le scrutin, finalement trop risqué, avait dû être annulé. Saïf Al-Islam demeurait profondément clivant : aux profiteurs du statu quo dont il menaçait les positions se mêlaient ceux qui n’avaient pas oublié les horreurs de l’ancien régime.
A l’heure où le clan Haftar – le père, Khalifa, et les fils, Saddam, Khaled et Belgacem –, maître de l’Est (Cyrénaïque) et du Fezzan (Sud), se partage la tutelle du pays avec les amis d’Abdel Hamid Dbeibah, chef du gouvernement officielsiégeant à Tripoli (Ouest), en vertu d’un pacte malaisé, la disparition de Saïf Al-Islam va sûrement arranger quelques affaires, sans pour autant clore la course à la prédation qui saigne le pays.
Près de quinze ans après l’assassinat de son père dans une canalisation d’égout à la sortie de Syrte, son fief, par des insurgés ivres de vengeance, l’exécution de Saïf Al-Islam résonne comme l’épilogue de la terrible saga du kadhafisme. Né le 25 juin 1972, dans le complexe fortifié de Bab Al-Azizia, Saïf Al-Islam (« glaive de l’islam ») était le deuxième enfant de la seconde épouse du « Guide », Safia Farkach.
Diplômé d’architecture de l’université de Tripoli, en 1995, il s’impose vite par son entregent, permettant au régime d’ouvrir des canaux de communication officieux avec l’Occident. L’organisation dont il prend la tête – la Fondation internationale Kadhafi pour la charité et le développement – est le paravent d’occultes négociations autour des dossiers judiciaires et financiers liés à l’attentat de Lockerbie (Ecosse) contre un Boeing 747 de la Pan Am, en 1988, et à l’explosion du vol 772 d’UTA au-dessus du Niger, en 1989. Il joue aussi un rôle dans la libération, en 2007, des infirmières bulgares, à l’issue de médiations secrètes menées avec des envoyés du président français de l’époque, Nicolas Sarkozy.
Fable du réformisme
Durant toutes ces années, il est le visage avenant du régime de la Jamahiriya (« Etat des masses ») auprès de l’Occident. Play-boy et jet-setteur au Royaume-Uni, Saïf Al-Islam obtient, en 2008, un doctorat à la prestigieuse London School of Economics pour une thèse intitulée « Le rôle de la société civile dans la démocratisation de la gouvernance globale des institutions : du “soft power” à la décision collective ? ». Tout un programme. Sa mission est de rassurer les Occidentaux à l’heure où le régime de son père veut se racheter de sa sulfureuse réputation d’Etat terroriste. Il fallait convaincre les auditoires européens que la Libye se réformait, qu’elle cheminait à son rythme vers la démocratie. Saïf Al-Islam trouva alors bien des oreilles complaisantes.
Au même moment, il trace son sillon dans les coulisses mêmes du régime, dans une atmosphère empoisonnée par les dissensions causées par cette ouverture à l’Occident, et alors qu’une âpre rivalité l’oppose à son frère Moatassem. Il devient l’un des pôles de ce paysage en mutation en animant un mouvement – « La Libye de demain » – autour de son projet de « changement » auquel se joignent les plus modérés du régime, mais aussi une partie de l’opposition.
Mais la vague des « printemps arabes » de 2011 fait voler en éclats l’illusion et ramène le régime à ses fondamentaux violents. Quand Saïf Al-Islam promet aux rebelles, fin février, des « rivières de sang », il expose à la face du monde la réalité de cette fable du réformisme dont il s’était fait le héraut. La diatribe lui coûtera cher : une inculpation par la Cour pénale internationale (CPI). En novembre, face à débâcle de la Jamahiriya, il tente de s’enfuir vers le Niger, mais, trahi par son passeur, il se fait arrêter par un groupe pro-insurgés dans les sables sahariens. Une photo le montre avec trois doigts bandés, blessure causée par un bombardement de l’OTAN, un mois plus tôt.
Un pion, une carte à négocier
Il échappera pourtant – à cet instant – au funeste sort qu’a connu son père. Nul ne cherchera à attenter à sa vie. C’est que la milice qui le détient à Zinten a décidé d’en faire un pion, une carte, très utile à négocier. Il devient un enjeu dans les luttes intralibyennes qui s’exacerbent dans la foulée d’une révolution qui vire à la fragmentation sur fond d’ingérences étrangères croissantes. Il est inculpé par la CPI pour crimes contre l’humanité, mais les Libyens refusent de le livrer. Ils lui destinent un procès purement national.
Ainsi Saïf Al-Islam est-il condamné à mort en juillet 2015 par une cour spéciale de Tripoli, avec huit autres anciens dignitaires du régime déchu. Il sera pourtant « libéré » un an plus tard – en réalité placé en résidence surveillée –, à la suite d’une loi d’amnistie votée par le Parlement réfugié à Tobrouk (Est). La partition de la Libye entre deux blocs politico-militaires – la Cyrénaïque (Libye orientale), dominée par les forces loyales au maréchal Khalifa Haftar, et la Tripolitaine (Libye occidentale), tenue par les fidèles de la révolution – avait embrouillé le dossier de Saïf Al-Islam d’insurmontables querelles de compétences judiciaires.
Mais l’énigme s’épaissit rapidement. Où Saïf Al-Islam, officiellement « en résidence surveillée », se terre-t-il ? Tous les regards se sont tournés vers Zinten. On le disait aux mains d’Ajmeri Al-Atiri, le chef de la milice locale Abou Bakr Al-Siddiq, celle-là même qui l’avait arrêté dans le désert. Mais nul ne le confesse officiellement. Se rendre à Zinten, en ces années-là, c’était se heurter à une omerta générale. Saïf Al-Islam est un capital trop précieux aux mains de ses geôliers – ou bienfaiteurs – pour encourir le moindre risque.
Les lignes vont pourtant bouger. Alors que le désenchantement populaire s’avive contre cette « révolution » qui ne sème que misère à travers le pays, les partisans de Saïf Al-Islam s’activent pour le poser en salut. Ils s’efforcent d’entretenir autour de lui un culte quasi messianique, celui du retour attendu du sauveur. L’opération prend forme, en novembre 2021, lorsqu’il s’arrache subitement à sa mystérieuse cache pour présenter sa candidature à l’élection présidentielle. Il s’est déplacé de Zinten à Sebha, capitale du Sud libyen, pour écraser son pouce trempé d’encre sur les documents de la commission électorale.
Il est physiquement métamorphosé : long turban moutarde noué au front, à la bédouine, barbe grise. Sa réapparition a été « encouragée par les Russes », estime alors un analyste tripolitain. A la même époque, les paramilitaires du Groupe Wagner consolident leurs positions en Libye, en liaison avec leurs percées au Sahel, et ils ont mis la main sur la carte Saïf Al-Islam.
A vrai dire, ce n’était pas la première fois que Saïf Al-Islam s’offrait aux regards. Un journaliste du New York Times Magazine l’avait rencontré quelques mois plus tôt en son refuge de Zinten – un joli scoop –, dans une villa aux luxueux lustres de cristal. La rencontre avait été étrange. Ce jour-là, rapportait le reporter Robert Worth, le fils de l’ex-Guide avait semblé esquiver l’objectif du photographe avec coquetterie, ne consentant que quelques poses à la pudeur travaillée, comme s’il ne voulait se dévoiler qu’à gestes comptés. Il fallait apparemment cultiver la légende, entretenir un halo de mystère. Une équipe d’assassins a criblé de balles, le 3 février, cet évanescent ermite de Zinten, ouvrant, au passage, une boîte de mauvais génies qui viendront sans nul doute quérir vengeance.
[Source: Le Monde]