Avant le Groenland, l’expansion des Etats-Unis s’est construite par des achats de territoires

Dès le début du XIXᵉ siècle, les Américains ont acquis des terres, de gré ou de force. En affichant son souhait d’obtenir un « titre de propriété » du Groenland, Donald Trump renoue avec cette politique et cherche à replacer les Etats-Unis en position de puissance incontournable de l’« hémisphère occidental ».

Jan 14, 2026 - 16:10
Avant le Groenland, l’expansion des Etats-Unis s’est construite par des achats de territoires
Une caricature américaine sur la doctrine Monroe, proclamée par le président James Monroe, dans son message au Congrès, le 2 décembre 1823. BRIDGEMAN IMAGES

’L’éventualité que les Etats-Unis rachètent le Groenland, de gré ou de force, comme l’évoque le président américain, Donald Trump, a pour les historiens un petit air de déjà-vu. Le XIXe siècle fut pour le pays en expansion une longue période d’achats de territoires : la Louisiane (à la France) en 1803, puis la Floride (à l’Espagne) en 1819, l’Alaska (à l’Empire russe) en 1867 et les Philippines (à l’Espagne) en 1898.

« L’idée d’acquérir le Groenland n’est pas nouvelle. Elle remonte au XIXe siècle », explique au Monde le spécialiste de l’histoire américaine Henry William Brands Jr, professeur à l’université du Texas à Austin. Elle était associée à l’acquisition de l’Alaska, alors sous contrôle russe.

« Certains stratèges américains pensaient que [si les Etats-Unis devenaient] propriétaires de l’Alaska à l’ouest et du Groenland à l’est, cela exercerait une pression sur le Canada britannique, la véritable cible des Américains expansionnistes. » L’historien rappelle que Washington avait déjà tenté à deux reprises d’acquérir le Canada : d’abord pendant la guerre d’indépendance (1775-1783), puis lors de la guerre anglo-américaine de 1812, se heurtant au refus des Canadiens, protégés par la Grande-Bretagne. L’offensive reprit avec le rachat de l’Alaska en 1867. William Seward, qui fut secrétaire d’Etat sous les présidences d’Abraham Lincoln et d’Andrew Johnson, l’acquit pour 7,2 millions de dollars (soit environ 160 millions de dollars actuels). L’affaire, qualifiée de « folie de Seward », suscita un tollé à Washington.

« L’accueil fut si négatif aux Etats-Unis que William Seward abandonna l’idée qu’acheter le Groenland serait une bonne chose », relate H. W. Brands. Surtout, cette même année 1867, la Grande-Bretagne accorda l’autonomie au Canada. « Les Etats-Unis ne pouvaient donc plus prétendre vouloir libérer le Canada », rappelle l’universitaire. Il fallut attendre la guerre froide et la découverte de pétrole dans les années 1960 pour que cette opération trouve grâce aux yeux des Américains.

La Louisiane pour 15 millions de dollars

L’acquisition de l’Alaska, comme celle avortée du Groenland, se situe dans une tradition américaine d’expansion par le rachat plutôt que par la conquête. Officiellement, plus de 40 % du territoire des Etats-Unis a été payé, souvent au grand dam du Congrès, même si le canon n’est jamais loin de la table des négociations. « La grande période d’expansion américaine a commencé en 1803 avec l’achat de la Louisiane, et s’est terminée en 1867 avec celui de l’Alaska », précise M. Brands.

Proclamation d’indépendance de la Louisiane, en 1803, États-Unis.

Elu en 1801, le président Thomas Jefferson (1801-1809) veut une nation faite de fermiers indépendants, et il faut pour cela de plus en plus de terres. C’est le principal motif du rachat de la Louisiane, dont la légalité pose question mais qui ouvre aux Etats-Unis, pour 15 millions de dollars, les plaines à l’ouest du Mississippi. Au bout de quelques années, la Floride, alors sous le contrôle théorique de l’Espagne alliée aux Britanniques, se trouve, elle aussi, dans le viseur.« Aucune de ces puissances coloniales ne pouvait faire respecter la loi en Floride, devenue un refuge pour les scélérats, les voleurs et les esclaves en fuite », raconte H. W. Brands. L’affaire va coûter 5 millions de dollars à l’Etat américain.

La tactique américaine du rachat, même sous pression, comportait des avantages majeurs : éviter un conflit avec les grandes puissances européennes ; légitimer l’acquisition de ces territoires ; et conforter les Américains dans leur « exceptionnalisme », persuadés que la colonisation était l’affaire des Européens et qu’ils étaient, eux, des libérateurs ou des civilisateurs. « Lorsque les Américains contemplaient les territoires qu’ils avaient peuplés, ils les montraient avec fierté. Ils prenaient l’exemple de l’Ohio : ce territoire était encore une terre indienne au moment de la révolution américaine, mais, en 1830, il comptait de 8 à 10 millions d’habitants [d’origine européenne]. Les Américains pouvaient alors dire : “Regardez ce que nous avons accompli ! Nous avons trouvé un meilleur foyer pour l’humanité. Nous participons tous à cette grande entreprise humaine.” Certains citaient même le commandement divin de la Genèse : “Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre [et soumettez-la ].” »

L’argent efface la guerre

A chaque fois, l’Amérique met en avant des valeurs morales, même si celles-ci souffrent de sérieuses entorses. Lorsque le président James Polk (1845-1849) veut récupérer le nord du Mexique et la Californie, il provoque une guerre contre le Mexique.

« James Polk cherchait un casus belli et a envoyé des troupes américaines dans une région contestée à la frontière, leur ordonnant de provoquer un affrontement et de faire couler du sang américain. Ainsi, il pourrait déclarer la guerre et s’emparer du territoire par la force. C’est ce qui s’est passé », raconte M. Brands.

Jeune soldat lors de la guerre américano-mexicaine, Ulysses Grant, qui deviendra général en chef des forces unionistes pendant la guerre de Sécession (1861-1865), puis président des Etats-Unis (1869-1877), jugea qu’il s’agissait d’une guerre totalement immorale que les Etats-Unis n’auraient jamais dû mener. « Les Etats-Unis, forts de leur mauvaise conscience à la fin de la guerre, ont versé de l’argent au Mexique, signifiant qu’ils ne conquéraient pas le nord du Mexique [correspondant à l’Utah, la Californie, le Nevada et le Nouveau-Mexique], mais l’achetaient. Sauf qu’ils ont mis un pistolet sur la tempe du négociateur mexicain », rappelle le professeur Brands. L’argent, ainsi, efface la guerre.

La période se situe bien avant le droit à l’autodétermination des peuples. Dans toutes ces conquêtes, qu’il s’agisse des Français de Louisiane ; des Amérindiens des Etats de l’Est, expulsés vers l’ouest, au-delà des Appalaches, dans les années 1830 par le président Andrew Jackson (1829-1837) ; des populations indigènes du nord du Mexique ou de l’Alaska : les habitants n’ont jamais été consultés. Aujourd’hui, constate M. Brands, à propos des visées de l’actuel président sur le Groenland, « l’administration Trump tente de revenir à une époque antérieure, où l’avis des populations locales n’avait aucune importance ».

L’historien note néanmoins que les Etats-Unis ont toujours veillé à conquérir des régions faiblement peuplées, renonçant par exemple à s’octroyer l’intégralité du Mexique. « Les Américains ont compris que, s’ils prenaient tout le Mexique, ils devraient le gouverner. Or, des millions de Mexicains ne voulaient pas faire partie des Etats-Unis. »

Quant au sujet des Amérindiens expulsés, il n’a pas été pris en compte avant les années 1970 : « Le président Andrew Jackson n’a fait qu’exprimer la politique de tous les présidents, de George Washington à Ulysses Grant. Les Amérindiens devaient être déplacés car les Blancs allaient arriver et s’emparer de leur territoire. »

« Etre une puissance coloniale, une tâche ingrate »

Cette approche correspond à « l’idéologie anticoloniale » des Etats-Unis – nés d’une rébellion contre la domination coloniale britannique – que les Européens, qui dénoncent « l’impérialisme américain », peinent à comprendre.

Pourtant, à partir de 1898, les Etats-Unis deviennent, comme les pays européens, une puissance coloniale, sous prétexte de libérer du joug espagnol Porto Rico, Cuba, et surtout les Philippines, transférées aux Etats-Unis moyennant un paiement de 20 millions de dollars. Mais ils se brûlent vite les ailes. « En l’espace de dix ans, les Américains ont compris que c’était une idée absurde. La première conséquence fut que les Philippins déclenchèrent une guerre contre les Etats-Unis [1899-1902]. Gouverner les Philippines se révéla coûteux, décourageant et plaça les Etats-Unis aux côtés de puissances coloniales comme la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et le Japon. Washington passa les quatre années suivantes à chercher un moyen de se débarrasser des Philippines, raconte M. Brands. Les Américains ont découvert, après l’expérience philippine douloureuse, qu’être une puissance coloniale est une tâche ingrate, surtout lorsqu’on porte dans son ADN cette histoire d’anticolonialisme. »

Autre déconvenue, l’application par Theodore Roosevelt (1901-1909) de la doctrine du président James Monroe de 1823. Celle-ci faisait des Amériques la chasse gardée des Etats-Unis, mais elle était restée théorique tant la jeune République était encore faible. Surtout, « Teddy » Roosevelt l’agrémenta en 1904 d’un « corollaire », la théorie du« gros bâton », prévoyant que « les Etats-Unis devaient exercer, selon les termes de Roosevelt, un pouvoir de police dans l’“hémisphère occidental” », explique M. Brands. C’est ainsi que le président nationaliste intervint en République dominicaine, en Haïti, à Cuba, au Nicaragua, et s’appuya sur les sécessionnistes panaméens qui voulaient se séparer de la Colombie pour obtenir les terres le long du futur canal de Panama. L’attitude de Donald Trump à l’égard du canal, dont il veut reprendre le contrôle, et du Venezuela, s’inscrit dans cette tradition.

Présentation des couleurs mexicaines au président James Polk, illustration pour « The Pictorial Times », 22 août 1846.

« Donald Trump veut démontrer que les Etats-Unis sont la puissance incontournable de l’“hémisphère occidental”. Il semble que les Etats-Unis, la Russie et la Chine soient en train de se partager le monde en trois sphères d’influence. La Russie fera ce qu’elle veut dans ce qui était autrefois l’Union soviétique. La Chine fera ce qu’elle veut en mer de Chine méridionale et dans les îles au large de ses côtes. Et les Etats-Unis feront ce qu’ils veulent dans l’“hémisphère occidental”. »

La doctrine « Donroe »

L’Amérique de Trump renoue donc avec la tradition Monroe-Roosevelt (les commentateurs parlent de doctrine « Donroe », faisant un jeu de mots sur le prénom de Donald Trump), alors que les responsables politiques américains avaient découvert, après la seconde guerre mondiale, un outil plus efficace : la stratégie d’influence et d’alliances.

Cette bascule a été conceptualisée par Franklin Delano Roosevelt (1933-1945), lointain cousin de Theodore, dès son discours inaugural, le 4 mars 1933 : « Je consacrerai cette nation à la politique du “bon voisinage” – celle du voisin qui se respecte résolument lui-même et qui, de ce fait, respecte les droits des autres. »

« Le corollaire [de Theodore] Roosevelt a pris fin parce que le gouvernement américain a découvert que son application causait plus de problèmes que d’avantages. On s’aliène les populations locales, on assume la responsabilité et les dépenses liées au maintien de l’ordre et de la paix. Et ce n’est tout simplement pas rentable à long terme », commente M. Brands. Ainsi en est-il du Groenland, qui servit de base pendant la seconde guerre mondiale et fit partie de l’OTAN dès la création de l’organisation. L’annexion était devenue inutile et le reste d’ailleurs largement.

Une piste pourrait être de négocier des accords stratégiques comme dans les îles du Pacifique, placées sous contrôle américain après les deux guerres mondiales. « Lorsque les Etats-Unis concluent des traités avec les îles Marshall ou annexent l’île de Guam, cela n’est pas suffisamment important pour retenir l’attention du monde. Le fait que le Groenland soit gouverné par le Danemark, membre de l’OTAN et allié des Etats-Unis, et que le président des Etats-Unis envisage d’utiliser la force militaire pour déposséder un allié de l’OTAN d’une partie de son territoire, cela atteint un niveau de gravité bien supérieur », estime M. Brands.

« Je ne peux pas affirmer que l’administration Trump n’enverra pas de troupes au Groenland. Si elle le fait, je devrai vraiment me demander si Trump essaie délibérément de détruire l’OTAN. Cela remet en question tout le fondement de la sécurité occidentale depuis les années 1940 », analyse l’historien. « Nous devrons alors parler de la troisième guerre mondiale », conclut-il.

[Source: Le Monde]