« Vie privée », la « psychomédie » de Rebecca Zlotowski

Dans ce film romanesque et ludique, Jodie Foster incarne une psychanalyste qui mène sa propre enquête sur la mort de sa patiente.

Nov 26, 2025 - 13:11
« Vie privée », la « psychomédie » de Rebecca Zlotowski
Jodie Foster (Lilian Steiner) et Virginie Efira (Paula Cohen-Solal) dans « Vie privée », de Rebecca Zlotowski. AD VITAM

Les clichés sont toujours plus forts que nous. Il faut non les éviter mais en partir, s’en saisir pour les quitter (plutôt que d’y retomber), ou tout au moins les dresser comme des fauves dans un cirque. Une attitude bienvenue dans tous les domaines, et particulièrement en matière de psychologie. Depuis son premier long-métrage, Belle Epine (2010), la cinéaste Rebecca Zlotowski a pu apparaître, globalement, comme une maroquinière chic du cinéma dit « psychologique », dont on attend de la « justesse » – qui est souvent l’un des autres noms du cliché.

Son nouveau film, Vie privée, illustre une veine romanesque et joueuse, déjà à l’œuvre dans Planetarium (2016). Natalie Portman et Lily-Rose Depp y incarnaient deux sœurs américaines supposément spirites en tournée à Paris à la veille de la seconde guerre mondiale, et embarquées dans un projet de film par un producteur juif (Emmanuel Salinger). Il y avait là une forte charge historique et psychique, pour le moins, mais aussi une tentation du roman-feuilleton, avec son plaisir des grosses ficelles, son crépitement de stéréotypes, des plus futiles aux plus graves.

Le scénario de Vie privée est lui aussi plein comme un œuf, à l’instar du casting. De nos jours, une psychiatre et psychanalyste américaine installée dans les beaux quartiers de Paris, Lilian (Jodie Foster), apprend le suicide d’une de ses patientes, Paula (Virginie Efira, qui ne sera qu’un fantôme, lors de brefs flash-back de leurs séances).

Psychiatre psychorigide

Cliché (assumé, parmi beaucoup d’autres) : les cordonniers sont mal chaussés et les psys aveugles face à leurs propres névroses ou folies – d’autant que Jodie Foster a été autrefois confrontée, dans Le Silence des agneaux (Jonathan Demme, 1991), au psychiatre psychopathe Hannibal Lecter. Lilian est une dame de fer, psychorigide. Elle est possiblement moins émue par la mort de sa patiente que par le fait de s’être trompée, d’avoir sous-évalué des pulsions suicidaires – ce qu’elle ne peut accepter. Elle se convainc alors que Paula a peut-être été tuée par un de ses proches et commence sa propre enquête à ce propos.

Elle-même se voit affectée d’un phénomène inconnu : elle pleure sans cesse, à la manière d’une chasse d’eau qui fuit. La psy blindée va pragmatiquement consulter son ex-mari, ophtalmologue, qui lui indique rapidement qu’elle n’a aucune pathologie physique. Toujours amoureux de Lilian, le médecin, interprété par un Daniel Auteuil très en forme, s’empresse de l’accompagner dans son irraisonnée passion d’investigation.

On doit accepter ici le côté « Spirou et Fantasio au pays de l’inconscient ». Pleurant toujours comme une fontaine, Lilian va consulter une hypnothérapeute en banlieue, Jessica (Sophie Guillemin), dont lui a parlé l’un de ses patients. La raide et bourgeoise psychanalyste est d’abord méprisante face à la praticienne sans chichis de l’hypnose, tant les deux méthodes sont adverses, sinon ennemies. La séance finit par très bien marcher, à tel point que Lilian, en état second, devient spectatrice d’une possible vie antérieure sous l’Occupation (qui était l’horizon de Planetarium). Manière, feuilletonesque encore, de démultiplier les couches narratives mais aussi de fourailler cette vieille histoire, irrésolue, de la psychogénéalogie, tous ces poids morts, ces clichés aussi, que l’on se transmet de génération en génération.

Infini nuancier des confusions individuelles

Revenue à la pleine conscience, Lilian reprend son naturel ironique, et demande tout de même si elle doit revenir pour une nouvelle session. Jessica lui dit que ce n’est pas nécessaire, que le travail a été fait, que c’est possible en une séance : elle décoche à la psychanalyste que Freud a peut-être abandonné l’hypnose, qu’il pratiquait, parce que ce n’était pas assez lucratif. « C’est un peu antisémite, non ? », lui rétorque Lilian.

Vie privée est ainsi : l’infini nuancier des confusions individuelles, qui raccordent avec le plus basique (les névroses et les préjugés) et le plus grand – la (géo)politique, les esprits du passé, le cosmos ou le Planetarium, donc. La psychologie, et toutes les façons de la concevoir, d’y croire (ou pas), prend des allures ici de bande dessinée, avec ses archétypes, ses méchants qui deviennent gentils, et inversement.

L’interprétation (que partagent la psychanalyse et l’investigation policière) en revient à son fondement enfantin. Le film cavale, galope, tel l’un de ces modiques illustrés qui devaient, en un nombre limité de pages, démultiplier les personnages et les péripéties. Alors que le cinéma français peine encore souvent à se détacher d’un soi-disant « naturel » obligatoire, il est heureux de rappeler que celui-ci n’est qu’un genre parmi d’autres.

Film français de Rebecca Zlotowski. Avec Jodie Foster, Daniel Auteuil, Virginie Efira (1 h 45).

[Source: Le Monde]