« 26, rue Desaix » : Alain Ferry dans l’épaisseur d’une enfance algérienne
Antoine Compagnon a lu pour « Le Monde des livres », et trouvé admirable, le nouveau roman de l’écrivain, où celui-ci ravive sa jeunesse à Bône dans les années 1950 au long d’une méditation sur les livres et le corps féminin.
Le livre aurait pu s’intituler Héritage, comme celui de Benno von Archimboldi dans 2666, de Roberto Bolaño (éd. Christian Bourgois, 2008) : « Roman de plus de 500 pages, empli de ratures et d’ajouts, de notes prolixes et souvent illisibles en bas de page. » Il aurait également pu s’appeler Il Romanzo di una cucitrice (« le roman d’une couturière »), comme le tableau d’Umberto Boccioni (1908) représentant une jeune femme lisant devant sa machine à coudre.
Héritage aurait mis l’accent sur un livre fait de livres et sur les lectures gargantuesques de l’auteur, sur son érudition littéraire, cinématographique, historique, sur le genre essayiste du volume. Alain Ferry, comme Bolaño, a beaucoup lu, annoté, ingurgité, il est un homme épais de citations, pétri de cultures hautes et basses, savantes et vulgaires, mais, comme chez Bolaño encore, le produit de cet immense bagage n’en est pas moins un récit. Le titre Roman d’une couturière aurait insisté sur l’histoire qu’Alain Ferry laisse filtrer du prodigieux bouillon de culture qu’il a concocté dans 26, rue Desaix, l’adresse de sa tante, couturière à Bône, en Algérie, aujourd’hui Annaba. Il a été pensionnaire chez elle durant ses années au lycée Saint-Augustin, le premier de sa famille à accéder aux études (plus tard, le lycée Henri-IV et l’agrégation de lettres classiques, pour un parfait produit de la méritocratie républicaine, très efficace dans l’Algérie coloniale).
Ce livre a quelque chose de monstrueux, d’abord par son volume, puis à cause de ses prolégomènes, préambules, préliminaires, avant-propos, avertissements, appendices, addenda, suppléments, notes et digressions. Mais les maîtres livres ne sont-ils pas un peu monstrueux ? Et si les livres monstrueux ne sont pas tous des maîtres livres, ils témoignent tous d’une passion, ou d’une folie. Celle d’Alain Ferry l’attache à sa bibliothèque – ainsi qu’au corps féminin, l’autre obsession de ces pages. La bibliothèque et le corps féminin, tels sont les deux pôles de cette méditation où l’adresse de la tante, rue Desaix, s’entend comme la rue « de sexe », suivant la prononciation locale qui fait retentir la consonne finale.
Manière foisonnante
Les éditions Bleu autour se sont fait une spécialité des ouvrages sur l’Afrique du Nord. C’est l’enfance algérienne qui les a attirées, puis les méandres du rapatriement, plus que la plongée dans la bibliothèque, mais l’une ne va pas sans l’autre. Ce qui fait la curiosité du livre d’Alain Ferry, c’est ce démon de la citation qui ne l’empêche pas de raconter sa vie à Bône chez sa tante, puis son année au lycée Bugeaud, à Alger, enfin le destin métropolitain de la tante couturière une fois rapatriée.
L’écriture d’Alain Ferry s’est libérée dans La Mer des mamelles (Seuil, 1995) et Mémoire d’un fou d’Emma (Seuil, prix Médicis essai 2009) ; elle s’est faite de plus en plus copieuse et proliférante. Ce livre-ci retrouve pourtant l’inspiration de son premier récit, El-Kous. Ethopée d’un pied-noir (Seuil, 1978), sur son enfance dans l’exploitation vinicole où son père était ouvrier. Il prolonge El-Kous avec les années de lycée, mais à la manière foisonnante des livres ultérieurs. Le retour à la matière algérienne est heureux, faisant de la tante couturière, à Bône, puis à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), un vrai personnage romanesque. C’est d’ailleurs la mort de cette nonagénaire qui a déclenché la mémoire (le lecteur le découvre page 187, après le dernier prélude), puis les quelques archives familiales rapportées des obsèques qui relancent l’enquête : Comment j’ai enterré ma tante dans ma bibliothèque aurait pu être un autre titre, suggère quelque part l’auteur.
Bref, un livre monstrueux au bon sens du terme, c’est-à-dire admirable, à la fois effrayant et fascinant, combinant la première inspiration d’Alain Ferry dans El-Kous et sa seconde manière dans Fou d’Emma, plongée dans l’océan des livres à la suite de la Bovary. On parlera d’abîme de science, d’exubérance baroque, des grands livres qui font la somme d’une vie avec la désinvolture que l’âge autorise. Ainsi, le jeu sur Desaix et « de sexe » rythme toute l’écriture. Et la tante Gynette, avec son mari, l’oncle André, policier à Bône, qui faisait rédiger ses procès-verbaux par son neveu, bon élève au lycée, prennent de plus en plus d’envergure.
L’éditeur a eu le courage de publier ces près de 800 pages (il a tout de même obtenu que des centaines de notes soient purgées). Mais les lecteurs de 26, rue Desaix gonfleront à l’image de ce livre plein de livres et gros d’une belle histoire et de personnages mémorables. Après tout, le roman de Benno von Archimboldi, « à la surprise générale, continua de se vendre, et on en fit une deuxième édition ». Souhaitons ce sort au roman de la couturière.
[Source: Le Monde]