La France s’inquiète d’une possible « résurgence de l’EI » en Syrie, où « la sécurité des Français se jouait aussi », selon le ministre des affaires étrangères

L’accord entre les autorités syriennes et les forces kurdes remet en cause, selon Paris, l’architecture de la lutte contre le groupe djihadiste en Syrie et en Irak. Jean-Noël Barrot s’est rendu, jeudi, à Damas, Bagdad et Erbil.

Fév 7, 2026 - 08:16
Fév 7, 2026 - 08:22
La France s’inquiète d’une possible « résurgence de l’EI » en Syrie, où « la sécurité des Français se jouait aussi », selon le ministre des affaires étrangères
Le président de la région du Kurdistan, Nechirvan Barzani (à droite), lors de sa rencontre avec le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, le 5 février 2026. (Photo : KRP)

Les conditions de la lutte contre l’organisation Etat islamique (EI) en Syrie viennent de connaître un « changement profond », selon les mots du ministre des affaires étrangères français, Jean-Noël Barrot, et cette évolution inquiète la France.

A la suite de l’accord conclu entre le gouvernement syrien de transition et les Forces démocratiques syriennes (FDS, dominées par les Kurdes), pour la gouvernance du nord-est du pays, le 30 janvier, Paris a dépêché le ministre des affaires étrangères pour une tournée express en Syrie et en Irak, les jeudi 5 et vendredi 6 février, auprès de tous les acteurs concernés. A Erbil, il a rencontré les responsables kurdes des deux pays.

« Je suis en mission anti-Daech [acronyme arabe de l’EI] », a affirmé M. Barrot devant son homologue irakien, Fouad Hussein, à Bagdad, jeudi. Comme plus tôt dans la journée, après une entrevue avec le ministre des affaires étrangères syrien, Assad Hassan Al-Chibani, à Damas, le ministre français a évoqué les attentats de 2015 en France, planifiés dans la région, et rappelé que « la sécurité des Français se jouait aussi ici ».

Alors que Paris met en garde, avec insistance, contre une « résurgence de l’EI », deux facteurs alimentent l’inquiétude de la France et, au-delà, de la Syrie et de ses voisins : en vertu de l’accord du 30 janvier, le gouvernement de transition récupère le contrôle du territoire tenu jusque-là par les FDS, en première ligne dans la lutte contre les djihadistes de l’EI. L’intégration des forces et de l’administration kurdes au sein de l’Etat syrien est certes prévue par cet accord, mais « l’architecture contre-terroriste doit être réinventée », affirme une source diplomatique française. Les liens historiques et de confiance noués par Paris avec les FDS depuis douze ans amènent la France à mettre en avant « l’expertise » des forces kurdes dans la lutte contre l’EI.

Absence de supervision

De leur côté, les Irakiens, craignant un afflux de réfugiés et des troubles en cas de conflit ouvert chez leur voisin, ont réaffirmé, jeudi, par la voix de leur ministre des affaires étrangères, le soutien de Bagdad à l’accord conclu entre le gouvernement de Damas et les FDS. Le chef de la diplomatie irakienne a souligné que « l’instabilité de la Syrie affecte négativement » l’Irak. De même, Nechirvan Barzani, président de la région autonome du Kurdistan, à l’issue d’une rencontre avec M. Barrot, a confirmé que la menace de l’EI demeurait « sérieuse », tout en saluant l’accord de cessez-le-feu.

Pourtant, ni mécanisme de contrôle ni présence internationale ne sont prévus pour garantir la concrétisation de cet accord conclu après de fortes tensions dans le Nord-Est syrien. Le gouvernement de Damas souhaite limiter les ingérences étrangères, mais l’absence de supervision pourrait laisser la région à la merci des radicaux des deux camps, selon les observateurs.

La France, dont le rôle dans la conclusion d’un cessez-le-feu plus « équitable » que celui proposé quelques jours auparavant sous l’égide des Etats-Unis est reconnu par les experts de la région, entend « veiller à sa mise en œuvre », sans réel moyen de pression, si ce n’est celui des sanctions économiques. L’amélioration de la situation économique et la reconstruction du pays constituent des priorités du gouvernement de transition.

Dans ce contexte, durant sa rencontre avec Mazloum Abdi, commandant en chef des FDS, jeudi soir, à Erbil, M. Barrot entendait insister sur le caractère « historique » de ce texte pour la sécurité de la région. Les deux hommes ont passé en revue les divers points de l’accord : nominations, contrôle des institutions locales, des postes-frontières, d’un aéroport, des champs pétroliers et gaziers, des centres de détention qui accueillent les membres de l’EI… Paris a engagé les deux parties à respecter le texte, alors même que la confiance entre les deux camps reste en grande partie à construire.

« Phase de judiciarisation »

Un autre point d’attention est mis en avant par les autorités françaises pour prévenir le renforcement des cellules de l’EI. La surveillance des camps et des prisons où des milliers de combattants islamistes sont détenus doit être progressivement transférée aux forces gouvernementales syriennes, après avoir été sous le contrôle des Kurdes durant la dernière décennie. En attendant cette bascule progressive, et dans la crainte de possible dispersion des prisonniers, les Etats-Unis ont préféré s’en remettre à l’Irak voisin : ils ont débuté le transfert de plusieurs centaines de djihadistes vers Bagdad.

La France, dont une quarantaine de ressortissants ont été transférés dans les prisons irakiennes en juillet 2025, soutient cette initiative. Ces prisonniers, qui ont reçu de premières visites consulaires en décembre, sont en « phase de judiciarisation », précise une source en Irak. Ils n’ont pas encore été jugés.

Des procès précédents ont vu, en 2019, les condamnations à mort de 11 Français, commuées en prison à vie. Matthieu Bagard, membre d’Avocats sans frontières et mandaté par des familles de djihadistes français, déplore que Paris « sous-traite la judiciarisation de ses ressortissants à l’Irak » et ne prenne pas en compte les quelques cas de jeunes hommes (notamment trois jeunes adultes arrivés enfants en Syrie) et de femmes qui ont demandé leur rapatriement en France, en connaissance de cause sur le sort judiciaire qui les attend. Il n’y aurait pas pour l’heure de « dossiers vérifiés » de Français et de Françaises ayant demandé leur retour sur le territoire, selon les autorités.

Ces sujets devraient être au menu de la réunion des pays membres de la coalition contre l’EI qui doit se tenir en Arabie saoudite, lundi 9 février. Un représentant du gouvernement syrien de transition – Damas l’a rejointe en novembre 2025 – devrait y participer pour la première fois.

[Source: Le Monde]