En Belgique, des hommes politiques qui ne parlent toujours pas le flamand, la langue d’une grande partie de leurs administrés

Le nouveau ministre-président de la Région de Bruxelles-Capitale s’est montré incapable de répondre aux questions des journalistes flamands, à l’instar de nombreux responsables francophones qui ne connaissent pas l’idiome de plus de la moitié de la population du royaume.

Mar 9, 2026 - 12:34
En Belgique, des hommes politiques qui ne parlent toujours pas le flamand, la langue d’une grande partie de leurs administrés
Boris Dilliès, nouveau ministre-président de la Région de Bruxelles-Capitale, lors d’une session plénière du Parlement bruxellois, à Bruxelles, le 14 février 2026. MARIUS BURGELMAN/AFP

Il y a une trentaine d’années, des humoristes belges déjantés, les Snuls (« stupides », « idiots » en dialecte bruxellois), lançaient un slogan : « La Belgique est un plaisir et doit le rester. » Une formule toujours appropriée quand survient l’un de ces épisodes étonnants qui égaient régulièrement la vie publique du royaume.

Le dernier en date s’est déroulé le 14 février 2026, avec la nomination du ministre-président de la Région Bruxelles-Capitale. Jusque-là bourgmestre (maire) d’Uccle, l’une des communes les plus huppées des dix-neuf municipalités qui composent la troisième région belge, Boris Dilliès a accédé à cette fonction par la grâce de son président de parti, Georges-Louis Bouchez, dirigeant du Mouvement réformateur, une formation libérale de droite. Ce choix a surpris tout le monde, y compris le principal intéressé : M. Dilliès, « pas candidat mais enthousiaste », semblait néanmoins un peu inquiet à la perspective de diriger une région en difficulté, financièrement exsangue et politiquement instable : il a fallu 645 jours pour constituer une majorité composée de trois partis francophones et quatre néerlandophones.

Après sa désignation, manifestement nerveux, sourire crispé, le nouveau ministre-président a rapidement dû affronter une épreuve redoutable pour bon nombre de personnalités politiques francophones : répondre aux questions de journalistes flamands, dans leur langue. Et ce qui aurait pu être une formalité a tourné au cauchemar.

Des discours sur l’unité du pays, mais uniquement en français

Alors qu’on lui demandait s’il s’attendait à être désigné, l’heureux élu hésitait et ânonnait : « We zullen zien. » Un « On verra bien » sans aucun rapport avec la question, comme avec cette autre visant à connaître ses priorités : « We zullen zien. » De quoi très vite comprendre que le nouveau dirigeant ne maîtrisait pas du tout le néerlandais, l’exposant ainsi aux critiques et aux moqueries d’une Flandre toujours très à cheval sur le respect des droits de la minorité néerlandophone dans la capitale.

Etonnamment, la Constitution n’oblige pas un premier ministre fédéral, ni certains hauts magistrats ni même le dirigeant de la seule région bilingue du royaume, à maîtriser les deux langues nationales (l’allemand est la troisième mais n’est parlé que par une minorité). La Flandre domine le pays, sur les plans politique, économique et démographique (elle totalise 58 % de la population), mais des responsables francophones ne jugent apparemment ni problématique ni discourtois de ne pas apprendre la langue de Vondel (Joost van den Vondel est un poète et dramaturge néerlandais du XVIIe siècle). D’où cet autre paradoxe qui voit des dirigeants francophones tenir des discours très axés sur la nécessaire unité du pays, mais uniquement en français…

Si des ministres, députés ou présidents de partis n’ont toujours pas été obligés de se mettre à l’apprentissage du néerlandais, ce ne sera en revanche peut-être plus le cas pour les petits Wallons. La ministre francophone de l’éducation, une matière décentralisée et confiée aux « communautés », entend les obliger à l’étudier dès l’équivalent du CE2. Valérie Glatigny, membre du même parti que M. Dilliès, veut aligner les règles des écoles wallonnes sur celles des établissements bruxellois, où le « néerlandais première langue » est déjà au programme des enfants dès l’âge de 8 ans. Avec des résultats mitigés : dans la capitale, une majorité de la population francophone parle toujours mal, voire très mal, le néerlandais et juge cette langue laide et sans intérêt. Au XIXᵉ siècle, les notables francophones qui dirigeaient le pays considéraient, eux, le fait de parler ce qu’on appelait encore le flamand comme un signe d’arriération mentale.

Fossé entre les deux communautés

Mme Glatigny estime qu’à quelques encablures du 200e anniversaire du royaume – en 2030 –, il serait de bon ton que les francophones comprennent ce qui se dit de l’autre côté de la « frontière linguistique », cette ligne qui sépare la Flandre de la Wallonie. La ministre juge également que la maîtrise du néerlandais permettrait aux Wallons d’améliorer la situation de l’emploi dans leur région. Le taux de chômage y avoisinait 8 % en 2025, pour 4,5 % seulement en Flandre, où de nombreuses entreprises manquent de bras mais demandent souvent une connaissance minimale de la langue.

Valérie Glatigny n’est pas la première à vouloir concrétiser un projet qui n’a jamais vu le jour jusqu’ici, parce que la fédéralisation de la Belgique, effective depuis 1993, a creusé le fossé entre les deux grandes communautés. Pour preuve, moins de 25 % des élèves wallons choisissent désormais d’apprendre le néerlandais, quand près de trois sur quatre optent pour l’anglais. Il y a vingt ans, la moitié des élèves wallons plébiscitait la langue de Vondel.

Un autre écueil est le manque cruel de professeurs de langues. Certaines classes sont privées de cours de néerlandais durant des mois. On pourrait sans doute convaincre des enseignants néerlandophones d’accepter un poste en Wallonie mais les calendriers scolaires et les périodes de vacances des deux régions sont désynchronisés : celui qui ferait le pas risquerait donc de ne jamais pouvoir partir en congé avec ses propres enfants, vivant en Flandre. Pour le bilinguisme des Belges, « we zullen zien ». On verra bien.

[Source: Le Monde]