A la Berlinale, la cinéaste Mahnaz Mohammadi dévoile son thriller mental, « Roya », inspiré de son séjour en prison, en Iran
La fiction portée par l’actrice turque Melisa Sözen réussit à faire ressentir le cauchemar de l’enfermement à travers le son, la perception visuelle et la perte des repères de l’héroïne.
Un mois après la terrible répression qui s’est abattue sur le peuple iranien, descendu massivement dans les rues, au mois de janvier, la première mondiale de Roya, de Mahnaz Mohammadi, à la Berlinale, a forcément frappé les esprits : présenté dans la section Panorama, ce thriller mental, inspiré du vécu de la cinéaste née en 1975, qui a connu la sinistre prison d’Evin, à Téhéran, a été dévoilé en fin de festival – la 76e édition s’achèvera le 22 février.
Le corps et l’expérience sensorielle sont au cœur de Roya. Cette fiction explore, par fragments, le vécu d’une détenue politique iranienne, Roya, interprétée par l’actrice turque Melisa Sözen.
Réalisatrice de documentaires, parmi lesquels Travelogue (2006), présentée à la Cinémathèque française, à Paris, en 2010, Mahnaz Mohammadi a été plusieurs fois arrêtée, depuis 2009, et a été détenue sept mois à la prison d’Evin, à Téhéran. En 2014, elle a été condamnée à cinq ans de détention, pour « propagande contre le régime » et « rassemblements et collusion contre l’Etat » – une peine ensuite alourdie à sept ans. En France, la Société des réalisatrices et réalisateurs de films (SRF) avait alors lancé une pétition, signée par plus de 2 000 cinéastes du monde entier. Même si plus tard sa peine a été annulée, faute de preuves, la réalisatrice n’a pas retrouvé une liberté totale, son passeport lui ayant été notamment confisqué entre 2009 et 2019.
« Une expérience corporelle »
Roya commence entre les murs d’une cellule minuscule. Une femme, enseignante à l’université, est confrontée à un choix : faire une confession filmée de ses aveux, ce qui lui permettrait d’être libérée, ou bien retourner à l’isolement, sous une lumière clignotante. Durant les premières minutes du film, le spectateur « regarde » à travers les yeux du personnage : c’est une vision très parcellaire, et trouble, Roya ayant dû se recouvrir la tête et le visage d’un tissu sur ordre de sa geôlière. La détenue ne voit donc que ses pieds, éclairés par une lampe torche, tandis qu’elle avance d’un pas hésitant dans un couloir, jusqu’à un bureau où l’attendent ses interrogateurs. Le son métallique de la porte, les cris d’autres femmes, le souffle accompagnent ce chemin cauchemardesque.
Des moments tournés à l’extérieur, alors que Roya, cheveux longs détachés, dispose de trois jours de libération (un bracelet électronique à la cheville), permettent de découvrir des moments de sa vie personnelle, et de mesurer sa difficulté à communiquer son expérience avec ses proches. Tout en retenue, Melisa Sözen incarne une femme coincée dans son monde intérieur, où l’expression « à l’air libre » n’a plus de sens.
Rencontrée à Berlin, Mahnaz Mohammadia confie avoir mis du temps à se reconnecter avec l’extérieur après sa sortie de prison. « Il m’était impossible de décrire à quiconque ce que j’ai vécu à l’intérieur, explique, d’une voix pleine d’énergie, la cinéaste, également actrice, qui tenait le rôle principal dans Noces éphémères (2011), de Reza Serkanian.Ce n’est pas explicable. Il faut le vivre, le ressentir. La violence vient aussi des sons. C’est une expérience corporelle. Il a fallu que je trouve un langage pour raconter cela, d’où la structure éclatée du film, entre réalité et inconscient. »
« Ma propre gardienne »
Tourner ce film lui a permis, dit-elle, de s’ouvrir à nouveau. « Depuis des années, le régime iranien a pris une partie de ma vie. Pendant les deux années qui ont suivi ma libération, je ne suis pas sortie, je voyais juste des proches. J’étais devenue ma propre gardienne de prison. En écrivant le scénario de Roya, j’ai commencé à reprendre le contrôle. »
Dans le passé, à plusieurs reprises, Mahnaz Mohammadi s’est fait saisir son matériel et a perdu des films. Roya a été tourné, et postproduit, en partie en Iran et en Géorgie. Comment trouve-t-elle encore le courage de continuer ? « Je ne suis pas courageuse, mais mon père m’a toujours dit de faire ce que je veux. Cela vous donne une force », répond-elle. La cinéaste vit toujours à Téhéran, où elle devrait bientôt retourner. « C’est la fin de la République islamique, dit-elle. Personne en Iran ne peut croire que ce régime va durer. »
[Source: Le Monde]