A Villeurbanne, dans le quartier du Tonkin, déconstruire l’image « cool » des dealeurs auprès des jeunes

Aux portes de Lyon, la cité populaire, confrontée aux ravages du narcotrafic, participe à un nouveau programme de prévention, qui interroge la figure du caïd et de son argent facile.

Jan 6, 2026 - 10:54
A Villeurbanne, dans le quartier du Tonkin, déconstruire l’image « cool » des dealeurs auprès des jeunes
Le quartier du Tonkin, à Villeurbanne (Grand Lyon), le 18 octobre 2024. ALEX MARTIN/AFP

Une fois toutes les actions sécuritaires mises en branle, que reste-t-il pour lutter contre la puissance persistante du narcotrafic dans les cités françaises ? Dans le quartier du Tonkin, à Villeurbanne, dans la métropole de Lyon, le volet prévention est pensé à travers un programme inédit, qui vise à déconstruire l’image du revendeur de drogue auprès des jeunes générations, en interrogeant la figure du caïd et de son argent facile.

Lancé en octobre 2025, l’ambitieux projet se déroule sur deux ans, dans les écoles, les centres sociaux et les rues de ce secteur, perclus de points de deal et théâtre de règlements de comptes liés aux guerres de territoires. L’idée ? « Aller au plus près de la population du quartier, écouter sa situation, partir de son regard, et porter le débat. Faire la morale, ça ne marche pas », expose Jérémy Flauraud. Il est le coordinateur de ce programme, issu d’un appel à projets lancé et financé à hauteur de 150 000 euros par la mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca), et complété par une subvention de 20 000 euros de la municipalité. Après des expérimentations à Sarcelles (Val-d’Oise), Lille et Loos (Nord), entre autres, Villeurbanne est la première des 15 villes concernées à mettre en œuvre la version complète du projet de la Mildeca.

Parmi les 12 actions programmées, l’intervention de la compagnie de théâtre Tenfor. Durant trois semaines, son directeur, Philippe Occulto, a recueilli les témoignages d’une soixantaine de jeunes, parents et professionnels du quartier du Tonkin. Il en a conçu deux saynètes, directement inspirées de leurs expériences. L’objectif est de jouer, d’encourager les réactions du public et d’enchaîner par des improvisations associant acteurs et spectateurs, selon le principe du théâtre-forum.

La première séquence met en scène deux ados de retour du collège. Le premier, Léo, est fasciné par les dealeurs, la marque de leur téléphone, leur prestance et leur gratitude aussi, quand ils laissent la monnaie aux jeunes envoyés acheter d’une canette de soda. « Ils sont cool, en vrai… J’aimerais bien avoir la vie qu’ils ont », dit-il à Nadia, son amie, très méfiante, qui fait tout pour éviter le point de deal sur leur parcours. Elle essaye de le convaincre du piège qui le guette. Le 18 décembre 2025, la scène est jouée par Ariane Echallier et Franck Fargier, devant 120 élèves des classes de 5e du collège Bertrand-Tavernier, regroupés dans l’espace Tonkin, voisin de leur établissement. Philippe Occulto, crâne lisse et sourire généreux, interroge la salle. « Cette situation, elle existe ? » La réponse fuse : « Oui ! »

Les gradins bouillonnent d’énergie. Lorsque l’animateur demande de quel personnage les élèves se sentent le plus proche, les suffrages se répartissent en deux, et le débat s’engage. « Ça ne fait pas de mal de les aider. Une canette, c’est rien. Il faut juste faire attention », lance un élève, alors qu’une camarade prévient : « Il y a des situations où ça peut nous retomber dessus. Au bout d’un moment, tu vas prendre confiance… » Une autre élève voit un avantage à collaborer avec les dealeurs : « Ça peut rendre service, vu que les grands de la cité, si besoin, ils vont te défendre. Il faut pas te louper après. »

Tentations, intérêts, adaptations, dangers, les jeunes du quartier se livrent à cœur ouvert. En participant aux impros, les élèves montent d’un cran. « Tu vas dire quoi à ta mère quand tu ramèneras 700 euros ? Eux, ils s’en foutent de toi, ils te manipulent », joue une élève qui prolonge le rôle de Nadia. Après la saynète, un collégien intervient : « Si tu te mêles pas aux histoires, tu es tranquille. Si tu es proche, le stress va monter. » Le « stress » revient beaucoup. Les collégiens expriment ce qu’on ne dit pas aux professeurs, et très peu en famille, ce tabou de l’omniprésence du trafic de drogue dans leur quotidien, celui qu’ils vivent en permanence, la tension qu’il engendre, les choix qu’il impose.

« Les costumes-cravates »

En décembre 2024, la police nationale a nommé 13 agents pour lancer la brigade spécialisée de terrain, et la mairie a installé neuf caméras supplémentaires de surveillance dans ce quartier à l’architecture bétonnée des années 1970, fait de tours reliées par des dalles et des passerelles, conçu autour d’un centre commercial, aux multiples recoins propices aux trafics. La police municipale a effectué 1 000 rondes, découvrant des dizaines de caches.

Le Tonkin avait la réputation d’alimenter en drogues la clientèle frontalière du campus universitaire de la Doua, et du bourgeois 6arrondissement de Lyon : « les costumes-cravates », selon l’expression des enfants du quartier, voyant leur manège près des stations de tramway, chaque fin de semaine. Les bilans officiels font état du démantèlement de cinq points de deal et de 40 mis en cause en moins d’un an. Mais la situation est fragile, avec l’apparition de trafiquants à l’accent du Sud, à la gâchette facile, en recherche de main-d’œuvre locale.

Dans une conférence du programme Mildeca, Yannick Deslandes, fondateur de l’association Mur’mures, invite à « partager une expérience de vie », celle d’un ancien détenu qui a passé plus de vingt ans derrière les barreaux, revenu de toutes les vanités et trahisons du narcotrafic. Autre séquence, le 28 novembre 2025, cette fois auprès d’une classe de 3e du collège de 460 élèves, dont 56 % sont boursiers. L’association Possible et la maison de justice et du droit exposent les règles et les professions judiciaires, puis utilisent des jeux de rôles pour se mettre en situation de juger une affaire de « stups ». Il s’agit d’un guetteur mineur et d’une receleuse plus impliquée dans le trafic. « Je connais un pelo [un homme], il a pris deux ans », fanfaronne un collégien, en plein délibéré. Les collégiens s’agitent, écoutant d’une oreille distraite les consignes.

Mais quelque chose se joue à l’écart de la parole officielle. Leurs conversations rebondissent dans les petits cercles de leurs tables de travail. Mettre une amende à la receleuse ? « 20 000, tu les rembourses facile. Et direct, elle repart au four [lieu de vente de stupéfiants] », estime un élève. Le guetteur ? « Une amende, c’est trop. Le garçon avait pas de trucs sur lui », dit une camarade, alors qu’une autre propose un travail d’intérêt général : « Il a guetté sous l’emprise. »Une animatrice reprend au vol : « On peut être sous une mauvaise influence ? » Un élève murmure à son voisin : « Oui, m’envoyer chercher une canette, par exemple. » Les apartés disent leurs connaissances des rouages des « fours » de vente de drogue.

Au moment de juger, chaque groupe doit désigner trois camarades, invités à revêtir la vraie robe noire du magistrat pour représenter le tribunal. « La combinaison, elle est plus grande que moi », s’amuse un élève. Rires, chamailleries et tout d’un coup un silence lorsque le tribunal juvénile prononce la sentence. Quelques secondes où chacun se sent respectueusement concerné, où la République semble exister, fragile entre leurs mains.

[Source: Le Monde]