« Notre système éducatif met de côté les enfants touchés par la grande pauvreté »
Marie-Aleth Grard, présidente d’ATD Quart Monde, revient, dans un entretien au « Monde », sur une expérimentation mise en place en primaire pour sensibiliser à la ségrégation sociale à l’école.
Pendant six ans, l’association ATD Quart Monde, associée à des syndicats, des mouvements pédagogiques et des fédérations de parents d’élèves, a mené avec 12 classes d’écoles primaires une recherche participative baptisée « Cipes » pour « choisir l’inclusion pour éviter la ségrégation ». L’idée était de croiser les regards de chercheurs, d’enseignants et de militants ayant l’expérience de la grande pauvreté pour étudier l’accumulation des mécanismes d’exclusion scolaire. Marie-Aleth Grard, présidente d’ATD Quart Monde, en tire des préconisations pour mieux prendre en compte la grande pauvreté à l’école et souhaite diffuser cette recherche dans d’autres établissements, afin de lutter contre l’orientation « ordinaire » dans les filières hors cursus scolaire des enfants issus de familles pauvres.
Environ 72 % des élèves de section d’enseignement général et professionnel adapté (Segpa) et 80 % des élèves en unités locales d’inclusion scolaire (ULIS) sont issus de milieux défavorisés. Comment expliquer ce fort pourcentage d’élèves pauvres dans des dispositifs qui ne traitent pas de la difficulté sociale, mais de la difficulté scolaire ou du handicap ?
Il ne s’agit en aucune manière de la faute des enseignants, qui font un travail formidable dans des conditions parfois difficiles et manquent souvent d’outils et de moyens. Néanmoins, il y a globalement dans le système éducatif une méconnaissance totale de ce qu’est la grande pauvreté, de ces familles qui vivent dans une grande précarité et subissent une forte maltraitance institutionnelle dans tous les pans de leur vie : logement, santé, emploi…
Beaucoup d’adultes en situation de grande pauvreté n’ont pas suivi une scolarité normale. Cette situation se reproduit souvent pour leurs enfants, qui vivent la même exclusion et sont à leur tour orientés vers l’enseignement adapté. Certains élèves se sentent parfois tellement différents des autres qu’ils n’ont aucun ami dans la classe et ne vont pas réussir à entrer dans les apprentissages. Ils finissent par se mettre en retrait.
Ces blocages sont-ils liés à leurs conditions de vie ?
En partie. Il existe des conflits de loyauté très forts entre ce que vit l’élève en situation de grande pauvreté à l’école et dans sa famille, en termes de langage ou d’activités. Les enfants ont peur de « trahir » leurs parents et cela les bloque de manière inconsciente dans leurs apprentissages. Cela peut parfois se débloquer à 35 ou 40 ans. Or, ces mécanismes passent souvent inaperçus.
Vous avez remarqué que certaines pratiques pédagogiques sont, de manière inconsciente, des sources d’exclusion. Lesquelles par exemple ?
Par souci de prendre soin des élèves dans des situations difficiles, les enseignants peuvent leur dire « repose-toi, tu feras l’exercice plus tard » ou « tu ne feras pas cet exercice, tu en feras d’autres ». Mais cela aboutit à ce que, petit à petit, l’élève s’efface. Par ailleurs, les enseignants ne mettent pas les mêmes appréciations selon les milieux sociaux. Pour un élève de 3e issu d’un milieu favorisé qui a des difficultés, on va écrire qu’avec du travail, il va pouvoir passer en 2de générale. Pour un élève de milieu défavorisé, on va lui dire de passer en 2de professionnelle voire en CAP.
Quelles sont, au contraire, les approches qui ont démontré leur efficacité pour mieux prendre en compte les élèves issus de la grande pauvreté ?
Tout ce qui est fondé sur la coopération et l’entraide est pertinent. Il s’agit de mettre ces enfants en situation de réussite vis-à-vis des autres pour qu’ils prennent confiance en eux. Dans une école participant à notre recherche, par exemple, chaque élève a rapporté de chez lui un objet sur lequel il a fait un exposé. Une autre a mis en place une « semaine des langues » où l’enseignant compare les règles grammaticales de toutes les langues représentées dans la classe. Cela ne paraît pas grand-chose, mais ces activités permettent de relier les enfants à leur famille et à leurs apprentissages de la classe, et ainsi d’éviter le conflit de loyauté dont nous avons parlé.
Pourquoi le lien famille-école est-il si important dans ce cadre ?
Il faut du temps pour nouer des liens avec les familles, qui ont souvent des parcours difficiles voire douloureux avec l’école. Les parents doivent être reconnus au même titre que tous les autres parents et pas pour les problèmes de leurs enfants. Une école maternelle avec laquelle nous avons travaillé a cherché à mettre en place un lien de confiance dès la rentrée. Pour ce faire, les enseignants ont vu les parents individuellement. Ce n’est pas une mince affaire, mais les résultats en CP en ont été transformés.
Vous préconisez de renforcer le travail en équipe des enseignants. Pourquoi ?
Nous avons proposé des analyses de pratiques aux enseignants avec lesquels nous avons travaillé. Les enseignants sont souvent seuls dans leur classe. Ils ont en outre été le plus souvent de bons élèves et ont des difficultés à oser dire à leurs collègues qu’ils peuvent se sentir dépassés par telle ou telle situation. Travailler en équipe permet de dépasser ces réticences et de nourrir ces questionnements, mais ce n’est pas une pratique très valorisée par l’éducation nationale. Avec cette recherche, j’ai vu combien le travail en équipe transforme les enseignants dans leur manière d’être à l’aise à la fois avec les élèves et les parents. Ce qui leur permet d’oser innover sans cesse.
Quels sont les freins à la mise en place de votre approche ?
Ce ne sont vraiment pas que des questions financières, même si davantage de budget peut permettre de mettre de l’huile dans les rouages. C’est avant tout une question de formation. Comprendre la grande pauvreté permet de réagir différemment et cela n’est proposé ni en formation initiale ni en formation continue. Il faut aussi soutenir les enseignants dans leur quotidien, les former à cette pédagogie de la coopération et à la connaissance des différents milieux sociaux. Car, aujourd’hui, notre système éducatif, très tourné vers la sélection, met de côté les enfants touchés par la grande pauvreté. Nous ne pouvons pas l’accepter.
[Source: Le Monde]