Pédocriminalité : « plusieurs dizaines de victimes » et 14 interpellations dans un possible réseau franco-sénégalais

Pierre Robert, homme d’affaires picard de 73 ans, avait été arrêté en avril 2025 et mis en examen pour « traite d’êtres humains », « proxénétisme aggravé » et « viol sur mineur de 15 ans ». Dimanche, en collaboration avec des enquêteurs français, la police sénégalaise a annoncé avoir interpellé ceux qu’elle considère être ses complices locaux.

Fév 11, 2026 - 11:24
Pédocriminalité : « plusieurs dizaines de victimes » et 14 interpellations dans un possible réseau franco-sénégalais
SÉVERIN MILLET

De Beauvais, dans l’Oise, à la ville de Saly, sur la côte ouest-africaine, une affaire de pédocriminalité internationale est-elle en train d’éclore entre la France et le Sénégal ? Dimanche 8 février, la police nationale sénégalaise a annoncé « un coup de filet majeur », avec l’arrestation de 14 personnes notamment soupçonnées de « pédophilie en bande organisée », « proxénétisme », « viol[s] commis sur mineurs de moins de 15 ans » et « transmission volontaire du VIH ». L’information a d’abord été repérée par l’Agence France-Presse et Le Courrier picard.

Selon la division des investigations criminelles, le service chargé de l’enquête, ces individus, tous Sénégalais, feraient partie d’un même « groupe criminel », « spécialisé dans la formation au sexe pour de jeunes garçons, transformés en objets sexuels par des hommes pour la plupart séropositifs qui entretiennent avec eux des rapports sexuels non protégés et filmés ». Parmi ces personnes, domiciliées à Dakar ou à Kaolack, quatre, plus impliquées que les autres et désignées par les enquêteurs locaux comme des « formateurs au sexe », auraient reconnu les faits et assuré avoir agi sous les ordres d’un ressortissant français, en échange de contreparties.

A la tête de ce réseau international supposé, Pierre Robert, 73 ans. Très connu à Beauvais, ce dirigeant d’entreprises dans l’hôtellerie et la restauration, doté d’un patrimoine évalué à 2 millions d’euros, avait été placé une première fois en garde à vue le 16 avril 2024 après la dénonciation de son mari. En fouillant son téléphone portable, ce dernier avait trouvé, selon des documents judiciaires consultés par Le Monde, « des images et des vidéos d’abus sexuels commis au préjudice de jeunes garçons par des hommes adultes, contenus susceptibles d’avoir été enregistrés au Sénégal ».

Changement d’ampleur

Comme souvent dans les grandes affaires de violences sexuelles, la procédure a changé d’ampleur après la perquisition menée au domicile du mis en cause et la saisie de ses appareils numériques. L’analyse des supports a mis au jour « plus de 1 500 fichiers pédocriminels mettant en scène des enfants de 2 à 8 ans voire des nourrissons, et l’existence d’un potentiel réseau international de traite des êtres humains et de proxénétisme ».

Dans son WhatsApp, les enquêteurs ont constaté qu’il procédait au recrutement de « jeunes passifs, à savoir des garçons entre 12 et 15 ans recrutés au Sénégal parmi les orphelins ou des familles dans le besoin ». Se faisant appeler « patron » ou « papa », il se proposait « d’éduquer » des mineurs, exprimant sa volonté de « défoncer des petits ».

En août 2024, une autre dénonciation avait visé Pierre Robert, cette fois-ci sous la forme d’un mail anonyme à destination de l’ambassade de France au Sénégal. D’après son auteur, le chef d’entreprise « inoculerait délibérément le virus du sida à ses partenaires ». Pour appuyer son écrit, cette source avait fourni des messages dans lesquels Pierre Robert « demandait explicitement à son interlocuteur de lui fournir de jeunes enfants “passifs” », « des très jeunes qui se font déjà baiser » contre la somme de 50 000 francs CFA (environ 76 euros).

Il conseillait de se tourner vers une « marchandise » : les « talibés », comme on appelle au Sénégal les enfants des ruesconfiés à des écoles coraniques, particulièrement vulnérables car poussés à mendier seuls dans les rues. « Pauvreté, impunité, violence patriarcale… Ce genre de scandale, c’est très parlant, assène la militante féministe et panafricaine, Suzanne Sy. On ne doit pas laisser passer sans réagir. On attend de l’Etat des politiques structurelles pour protéger les plus jeunes. La situation des enfants talibés, notamment, est une faillite nationale. »

« Sous-traitants »

Dans la foulée, les autorités sénégalaises avaient saisi leurs homologues françaises. Au parquet de Paris, qui n’a pas répondu à nos sollicitations, le dossier a été pris très au sérieux. Deux services centraux de police judiciaire ont été saisis : l’Office des mineurs et l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains, en collaboration avec la police judiciaire de l’Oise. Les chefs d’ouverture de l’information judiciaire sont éloquents : « traite d’êtres humains » et « proxénétisme aggravé en bande organisée », « viol et agression sexuelle sur mineur de 15 ans », « administration de substance nuisible suivie de mutilation ou d’infirmité permanente ».

En traçant les flux financiers de Pierre Robert, les enquêteurs ont constaté en dix ans l’envoi de 26 000 euros au Sénégal et 4 600 euros au Maroc. A Amath L., son partenaire sexuel et principal bénéficiaire, il a transféré près de 13 000 euros. Selon l’information judiciaire, en contrepartie du paiement de son logement, le jeune Sénégalais avait dû installer une caméra de vidéosurveillance, à laquelle Pierre Robert avait accès à distance en permanence pour regarder les violences qu’Amath L. commettait, suivant ses ordres, sur des enfants. De 2015 à 2024, le notable picard a réclamé à ses « sous-traitants » des vidéos de viol d’enfants.

L’affaire s’articule autour de la ville balnéaire de Saly, à un peu plus d’une heure de route de Dakar. Sur la Petite-Côte, retraités européens des deux sexes ne se cachent pas pour entretenir des relations avec des plus précaires mais surtout beaucoup plus jeunes qu’eux. « Si ça reste heureusement rare, des mineurs peuvent être concernés, c’est une évidence, glisse un habitant de la ville. C’est difficile de lutter contre : tout le monde profite du tourisme ou des résidences secondaires des toubabs [Blancs]… »

Pierre Robert détenait une villa sur place. A nouveau interpellé le 1er avril 2025, après une première phase d’enquête, le chef d’entreprise avait alors été mis en examen. Il est actuellement en détention provisoire. Deux de ses amis, également mis en examen, sont sous contrôle judiciaire. Depuis, les policiers français remontent la piste sénégalaise, à la recherche des complices et des victimes du réseau. Début janvier 2026, Pierre Robert a été interrogé par les deux juges d’instruction chargées du dossier. Selon le communiqué de la police sénégalaise, les deux magistrates étaient présentes à Dakar au moment des 14 nouvelles interpellations, en compagnie de 10 officiers de police judiciaire français.

Acte « contre nature »

« J’ai appris tous ces éléments par voie de presse, réagit l’avocat de Pierre Robert, Antonin Gravelin-Rodriguez, qui indique ne pas avoir connaissance à ce stade du contenu des investigations menées au Sénégal. Manifestement, on se moque des droits de la défense et de la présomption d’innocence de mon client, pour en faire un trophée judiciaire avant qu’il soit jugé. » Le mis en cause, qui a seulement reconnu à ce stade la détention d’images et vidéos pédocriminelles, nie être l’organisateur d’un réseau international de traite sexuelle. L’enquête doit encore démêler les rôles de commanditaires et de participants des différents protagonistes de ce dossier de fabrique d’images de violences pédocriminelles.

Au Sénégal, pays majoritairement musulman, l’homosexualité est un délit pénal, considéré comme un acte « contre nature » et puni d’un à cinq ans d’emprisonnement. Le premier ministre, Ousmane Sonko, a plusieurs fois promis de durcir cette législation. En 2024, un parlementaire issu de son camp politique avait déposé une proposition de loi, finalement non adoptée, visant à porter la peine encourue de dix à quinze ans de prison.

Il n’y a pour l’instant qu’une seule partie civile dans une enquête qui pourrait concerner « plusieurs dizaines de victimes », d’après la police sénégalaise : l’association de lutte contre la pédocriminalité Innocence en danger. L’avocat de l’association, Jean Sannier, dit son « dégoût face à l’horreur du dossier » et observe que ce sont des « notables des pays riches qui visaient les enfants les plus vulnérables des pays pauvres ».

[Source: Le Monde]