Les années de dictature des Al-Assad, nouveau décor des séries télé syriennes
Le mois du ramadan, qui devrait débuter mercredi 18 ou jeudi 19 février, est propice à la diffusion des feuilletons dans le monde arabe. Cette année, plusieurs réalisateurs syriens se sont emparés de l’histoire récente de leur pays, déroulant leurs intrigues avec le régime de Hafez et Bachar Al-Assad en toile de fond.
La nuit est tombée. La caméra s’avance vers un petit groupe qui danse au milieu du village. Un couple de mariés se détache. Maria et Adnan sont deux des personnages principaux de la série Les Syriens ennemis, dont le tournage se déroule en ce début d’année dans les montagnes du Nord-Ouest syrien, à la frontière avec la Turquie. L’intrigue, située dans les années 1970, a nécessité d’aménager le décor. Dans un coin, un panneau de bois dissimule les néons d’une épicerie et les poteaux électriques ont été masqués derrière des rondins.
Sur le plateau, c’est l’effervescence. « Nous courons contre le temps sans savoir qui de nous deux finira par gagner »,s’amuse Laith Hajjo. Tempérament discret, barbe blanche et cheveux grisonnants, le réalisateur indique les derniers placements de caméra à ses équipes. Il est un peu plus de 21 heures, la fatigue s’installe, la pression aussi.
Nous sommes le 14 janvier : la série doit sortir sur les écrans un mois plus tard, à l’occasion du ramadan, qui débutera cette année le 18 ou 19 février. A 54 ans, Al Laith Hajjo n’en est pas à son coup d’essai. Habitué des musalsalat, ces feuilletons diffusés quotidiennement lors du ramadan, il connaît par cœur ce défi chronométré, propre à l’industrie télévisuelle arabe. Il tourne et monte en simultané les premiers épisodes.
Des millions de téléspectateurs
Tous les ans, familles et amis se retrouvent devant leurs écrans de télévision pour suivre ces intrigues explorant romances et drames familiaux, mais qui abordent aussi, plus discrètement, les enjeux sociaux et politiques de la société syrienne. Produites le plus souvent par des entreprises des Etats du golfe Arabo-Persique, où elles sont diffusées notamment par l’intermédiaire de chaînes comme MBC, Dubai TV ou encore Al-Arabiya, ces séries contribuent à faire rayonner la culture syrienne bien au-delà de ses frontières. Avec une quinzaine de nouvelles productions chaque année, cette industrie touche des millions de téléspectateurs dans le monde arabe. Mais les budgets restent relativement modestes, entre 3 millions et 8 millions de dollars (2,5 millions et 6,7 millions d’euros) par feuilleton.
Cette année, plusieurs productions reviennent sur l’histoire récente de la Syrie, celle des cinquante années de dictature exercées par la dynastie Assad. Le feuilleton Les Syriens ennemis en fait partie. En toile de fond, l’un des épisodes les plus violents de l’histoire du pays, le massacre de Hama, en 1982, quand le régime de Hafez Al-Assad mène une répression sanglante contre les insurgés des Frères musulmans. Des dizaines de milliers de civils sont tués. Un sujet qu’il aurait été impossible de tourner en Syrie avant la chute de Bachar Al-Assad, le 8 décembre 2024. Al Laith Hajjo souhaite profiter de cette liberté nouvelle pour faire passer un message. « Je veux faire comprendre que tout cela est une affaire politique, pas confessionnelle. Il faut parler du passé sans ouvrir de nouvelles plaies », insiste-t-il.



Cette mémoire ravivée à l’écran résonne d’autant plus fortement que la Syrie reste traversée, depuis l’arrivée au pouvoir d’Ahmed Al-Charaa, ex-dirigeant du groupe radical sunnite Hayat Tahrir Al-Cham, par des fractures confessionnelles et politiques sanglantes. Les alaouites, minorité chiite dont la dynastie Assad était issue, sont souvent associés aux atrocités de l’ancien régime. En mars 2025, des massacres ayant visé cette communauté ont fait plus de 1 400 morts, selon le rapport d’une commission d’enquête gouvernementale rendu public quatre mois plus tard. En janvier, l’armée gouvernementale syrienne a par ailleurs pris le contrôle du nord-est du pays, jusqu’alors tenu par les Forces démocratiques syriennes, à majorité kurde, réveillant les craintes de cette autre minorité.
Tournage dans une prison
Le réalisateur Mohammed Abdel Aziz, originaire de cette région de Kamechliyé, vient de son côté de terminer le tournage d’une série consacrée aux derniers mois du régime de Bachar Al-Assad. Petites lunettes noires posées sur le nez, barbe taillée en pointe, il reçoit dans sa maison du centre-ville de Damas. Celui qui affirme s’être toujours opposé à la dictature, mais dit aussi avoir pris ses distances avec les différentes forces politiques d’opposition lors de la révolution syrienne (2011-2024), heurté par leur « radicalisme » et leur « islamisme », s’attaque, dans La Famille du roi, à la corruption et aux luttes d’influence de l’ancien régime. Le feuilleton, bientôt sur les écrans, retrace la vie d’un marchand damascène qui abandonne sa famille et épouse une bourgeoise influente, grâce à laquelle il bâtit une immense fortune, avant d’être rattrapé par les services de renseignement.

Afin d’être le plus réaliste possible, une partie du tournage s’est déroulée dans l’enceinte de la Branche 235, ou Branche Palestine, une prison gérée par les anciens services de renseignement syriens et tristement célèbre pour les actes de torture qui y furent perpétrés. Un choix de décor « impensable » du temps de Bachar Al-Assad, qui a néanmoins provoqué un tollé sur les réseaux sociaux. D’anciens détenus et des familles de disparus ont dénoncé une insulte aux victimes et une exploitation de leur souffrance à des fins de divertissement. Des accusations que Mohammed Abdel Aziz balaie d’un revers de la main : « Au contraire, filmer dans ces lieux crée une mémoire immortelle. » Une polémique qui montre que les blessures de la société syrienne ne sont pas encore guéries.
Ce choix artistique a des précédents. Sous l’ancien régime, le réalisateur avait déjà brisé des tabous avec son film La Quatrième Heure du paradis (2015), en faisant parler ses acteurs en kurde malgré les restrictions sévères sur l’usage de cette langue. « Les dictatures laissent parfois une marge de manœuvre. Même si nous étions conscients qu’il s’agissait d’une liberté de façade », explique-t-il. Pour Inas Hakki, réalisatrice syrienne réfugiée en France depuis 2014, cette relative autonomie vis-à-vis de la dictature que d’aucuns pouvaient se permettre s’explique aussi par le fait que la plupart des maisons de production sont qataries ou émiraties. La cinéaste de 42 ans nourrit le désir de rentrer tourner dans son pays natal, mais elle reste inquiète : « Je crains qu’il soit difficile d’aborder à l’avenir les sujets politiques, qui nous intéressent nous, en tant que Syriens, car ils pourraient être jugés pas assez divertissants, donc pas assez vendeurs aux yeux des producteurs du Golfe. » Les séries programmées dans les semaines à venir semblent pour le moment lui donner tort.

Quant à Laith Hajjo, il a bien failli ne pas pouvoir terminer son tournage en Syrie… Un soir, alors qu’il rentre de tournage dans les montagnes syriennes et se dirige vers Lattaquié, la grande ville du littoral où dorment les équipes, il reçoit un avertissement du très officiel Comité national des séries télévisées à propos de son scénario. En cause, semble-t-il, une représentation des Frères musulmans jugée trop radicale dans sa série. « Avant, il était quasiment interdit de parler du régime et maintenant nous ne pouvons plus parler des islamistes. Nous avons une impression de liberté, mais une idéologie dominante en a remplacé une autre. » Quelques jours plus tard, début février, le couperet tombe, il n’a plus l’autorisation de tourner en Syrie. Alors qu’il se prépare déjà à relocaliser toute l’équipe au Liban, coup de théâtre, on lui donne finalement le feu vert : le tournage de la série s’est achevé sur le sol syrien.
[Source: Le Monde]