Les productions chrétiennes en odeur de sainteté sur scène et au cinéma

Du succès du documentaire « Sacré-Cœur », au cinéma, à celui de la comédie musicale « Bernadette de Lourdes », une vague de contenus culturels chrétiens, inspirés de ce qui se fait aux Etats-Unis depuis une dizaine d’années, déferle en France.

Fév 8, 2026 - 14:33
Les productions chrétiennes en odeur de sainteté sur scène et au cinéma
SAJE DISTRIBUTION

Micro en main dans la petite salle d’un comédie-club, Gad Elmaleh marche sur des œufs. « Je sais qu’on ne veut pas parler de religion en France. Il y a la laïcité. T’es dingue de parler de religion, si les gars de la laïcité passent, t’es mort ! Il y a des extrémistes chez eux aussi. » L’humoriste imite ensuite un juif et un musulman très fiers de leur religion. Vient le tour du catholique…, et « c’est plus compliqué que ça ». « C’est quoi votre problème les catholiques ? », interroge celui qui est issu d’une famille juive sépharade. Ce sketch est un extrait du film Reste un peu, sorti en 2022. Un faux documentaire, dans lequel Gad Elmaleh filme ses parents, confrontés à l’annonce de la conversion (bien réelle) de leur fils au catholicisme. Un cheminement, aussi, du secret inavoué, jusqu’à l’assomption ultime de sa nouvelle religion, avec un baptême en bonne et due forme.

Dans la même veine, d’autres productions chrétiennes s’assument dans le paysage culturel français. Et rencontrent parfois un franc succès. Sorti en octobre 2025, le documentaire Sacré-Cœur. Son règne n’a pas de fin, de Sabrina et Steven J. Gunnell (ex-membre du boys band Alliage), avait dépassé les 465 000 entrées en France, fin janvier.

Montée en 2019, et interrompue pendant deux ans à cause de la pandémie, la comédie musicale Bernadette de Lourdes(créée par Serge Denoncourt et coproduite par… Gad Elmaleh) a rassemblé plus de 400 000 spectateurs jusqu’en 2024. La captation du spectacle a fait l’objet d’un film, avec une sortie limitée les 24 et 27 avril 2025. Une tournée internationale, amorcée l’an dernier en Italie, se poursuit aux Etats-Unis. L’interprète principale, Eyma, aperçue dans l’émission « The Voice », a réappris le livret en anglais pour monter sur les planches à partir du 12 février, à Chicago.

Généralement, les productions chrétiennes franchissent pourtant l’Atlantique dans l’autre sens. La mode des faith-based movies, films familiaux qui parlent de la foi avec une morale conservatrice, vient des Etats-Unis. Autrefois produits en marge du système pour une audience réduite, voilà un peu plus de dix ans qu’ils s’invitent au sein de l’industrie ou en haut du box-office.

« En 2014, quatre gros films avec une thématique chrétienne sortent là-bas, alors qu’il n’y avait rien eu depuis dix ans et La Passion du Christ, de Mel Gibson, raconte Hubert de Torcy, distributeur et producteur. Noé [de Darren Aronofsky], avec Russell Crowe, et Exodus : Gods and Kings, de Ridley Scott [avec Christian Bale en Moïse] sont deux péplums bibliques de studio qui ne rencontrent pas le succès escompté. Et puis il y a deux challengers, Dieu n’est pas mort [de Harold Cronk], petit film qui a coûté 2 millions de dollars [1,7 million d’euros] et en rapporte 62 millions, et Et si le ciel existait ? [de Randall Wallace], qui rapporte 101 millions pour 12 millions de budget. Cela a réveillé toute la profession. »

Si Hubert de Torcy a bien tous les chiffres en tête, c’est que cet ancien professionnel du journalisme et de l’édition est aujourd’hui l’artisan de la distribution des films chrétiens en France. « Personne ne pensait qu’il y avait un marché pour ça chez nous, mais j’avais le réseau, je connaissais bien tous mes confrères éditeurs de journaux dans le monde catho. J’ai acheté mon premier film et j’ai appris le métier de distributeur. » Saje, la société qu’il monte alors, se lance avec une production mexicaine, Cristeros, de Dean Wright, qui fera près de 78 000 entrées en France en 2014.

« C’est un public très occasionnel »

Depuis, Saje distribue entre quatre et cinq films par an. Principalement des productions étrangères, comme Sound of Freedom, d’Alejandro Monteverde, qui avait déclenché une énorme polémique à sa sortie en 2023, une partie de la critique américaine voyant un lien entre le film et les théories complotistes QAnon, ou Unplanned, de Chuck Konzelman et Cary Solomon, une fiction évangélique antiavortement diffusée en France sur C8, la chaîne de Vincent Bolloré qui a, depuis, perdu sa fréquence. Côté production tricolore, la société est notamment derrière Vaincre ou mourir, de Paul Mignot et Vincent Mottez, un film financé par le Puy du Fou et Vincent Bolloré, qui a frôlé les 300 000 entrées début 2023 et, donc, Sacré-Cœur, son grand succès de 2025.

Mais à qui s’adressent ces productions ? D’abord, au cœur de cible des croyants. Avant de s’installer au Dôme de Paris, la comédie musicale Bernadette de Lourdes a été créée pour l’espace Robert-Hossein de la cité mariale et ses milliers de pèlerins. Hubert de Torcy, lui, a l’habitude de mobiliser des réseaux chrétiens qui, pourtant, ne sont pas très cinéphiles. « C’est un public très occasionnel. Le chrétien s’occupe de sa famille, va à la réunion de paroisse le mardi, fait la permanence du Secours catholique le jeudi, bref, il n’a pas le temps d’aller au cinéma. Donc je lutte. »

Mais l’objectif est bien sûr d’élargir, de conquérir les fans de comédie musicale ou de « The Voice » dans un cas, ou de capitaliser sur les polémiques et la curiosité dans un autre. Après l’interdiction des affiches de Sacré-Cœur par la régie publicitaire de la SNCF et de la RATP au nom de son « principe de neutralité », le documentaire a bénéficié de longues minutes de débat dans les médias, notamment sur les chaînes de Vincent Bolloré.

Saje ne dispose pas de statistiques précises sur la typologie du public de Sacré-Cœur, qu’Hubert de Torcy estime « majoritairement catholique ». « Mais on a aussi des retours de la part des prêtres de Paray-le-Monial [le sanctuaire en Saône-et-Loire qui apparaît dans le film], qui nous disent qu’ils voient débarquer des gens qui n’ont pas poussé la porte d’une église depuis trente ou quarante ans et qui ont vécu une expérience d’ordre mystique au cinéma », assure-t-il. Le documentaire, qui parle d’un culte particulier au sein de l’Eglise catholique pour le cœur de Jésus, s’appuie d’ailleurs sur de nombreux témoignages d’individus éloignés de la foi. Une ancienne espoir du football, un ex-délinquant ou un mari blasé traîné par sa femme au sanctuaire expliquent face caméra avoir eu une révélation.

De là à ce que ces nouvelles productions parviennent à convertir massivement, il y a un gouffre. Mais Hubert de Torcy veut croire à un « effet Sacré-Cœur ». « La question de la foi et de l’existence de Dieu est la plus universellement partagée. Or, c’est probablement la moins honorée dans le cinéma depuis la fin des années 1970. Je pense que les gens en souffrent et qu’il y a une soif d’autant plus forte pour des contenus audacieux. »

Pendant que les réalisateurs du documentaire à succès ont lancé un financement participatif pour leur prochain film, La Lumière du monde, sur les derniers jours de Jésus, Saje prépare un biopic de Thérèse de Lisieux (1873-1897). Et mise aussi sur les contenus jeunesse, avec le film d’animation David, de Brent Dawes et Phil Cunningham, qui reprend le mythe de David contre Goliath, et dont la sortie en salle est prévue le 18 mars. Fidèle à sa réputation, la France semble une nouvelle fois emprunter le même chemin que les Etats-Unis avec dix ans de retard.

[Source: Le Monde]