En Thaïlande, des législatives entachées d’irrégularités et de soupçons de fraude

Face aux polémiques entourant le scrutin du 8 février, largement remporté par le parti conservateur Bhumjaithai, la commission électorale envisage des recomptages dans une vingtaine de bureaux de vote.

Fév 19, 2026 - 04:25
En Thaïlande, des législatives entachées d’irrégularités et de soupçons de fraude
Lors d’une manifestation simulant un référendum pour destituer les membres de la commission électorale thaïlandaise, à Bangkok, 15 février 2026. CHALINEE THIRASUPA/REUTERS

Des isoloirs, des urnes, des assesseurs : la passerelle piétonne de Pathumwan, au cœur de Bangkok, a des allures de bureau de vote. Dimanche 15 février, une file de plusieurs centaines de Thaïlandais s’y déploie, au-dessus de l’intersection grouillante qui relie le métro aérien aux grands centres commerciaux. Tous participent à un référendum fictif organisé par l’association étudiante United Front of Thammasat and Demonstration (UFTD), moteur des mobilisations prodémocratie de 2020. Avec une seule question : « Faut-il destituer la commission électorale ? »

Une semaine après la victoire surprise du parti conservateur Bhumjaithai (193 députés, selon un dépouillement toujours bloqué à 94 %) aux législatives du 8 février, l’institution chargée d’organiser ces élections est sous le feu des critiques. Résultats incohérents, soupçons de bourrage d’urnes, d’achat de voix et de dépouillement opaque : la commission électorale est accusée d’incompétence dans la gestion d’un scrutin entaché de plus de 5 000 irrégularités.

« Ici, le vote est secret », lance ironiquement un organisateur. Un clin d’œil à la polémique qui enfle : les codes-barres et QR codes figurant sur les bulletins de vote pourraient, alerte la société civile, permettre de retracer l’identité des électeurs et ainsi violer le principe du vote secret. Donc invalider le scrutin.

En invoquant des raisons de sécurité afin d’assurer une bonne traçabilité des bulletins, la commission électorale peine à convaincre. Les Thaïlandais s’interrogent sur cette flopée d’anomalies autour d’un scrutin qui a pourtant coûté 7,8 milliards de bahts (210 millions d’euros). « Cette institution est corrompue. Elle doit rendre des comptes devant la justice », assène Pratsaku Cheepcheawcharnchai, étudiant de 22 ans. Il s’étonne aussi de la facilité avec laquelle les organisateurs du référendum fictif ont pu se procurer des urnes estampillées du logo officiel.

« Il faut de nouvelles élections »

C’est une circonscription de Chonburi, au sud-est de Bangkok, qui a mis le feu aux poudres. Le sulfureux vice-premier ministre Suchart Chomklin (Bhumjaithai) l’a emporté avec 3 783 voix d’écart. Mais des électeurs disent avoir retrouvé, près du terrain de badminton où étaient stockées les urnes, des feuilles de dépouillement ne correspondant pas aux résultats communiqués par la commission. Des centaines d’habitants se sont rassemblés sur place, certains campant des jours pour exiger un recomptage, refusé le 12 février faute de « preuves suffisantes ».

Entre-temps, les accusations de fraude se sont propagées et des petites manifestations ont éclaté dans plusieurs provinces. Le jour du scrutin, les électeurs ont reçu deux bulletins – l’un pour leur circonscription, l’autre pour un parti – dont le nombre est censé correspondre. Or, des universitaires ont relevé un écart d’environ 70 000 bulletins à l’échelle nationale. Du jamais-vu.

Dans certaines zones, le nombre de votes dépasse celui des électeurs recensés ; parfois, des partis n’auraient obtenu aucun suffrage malgré des témoignages contraires. Les 2,8 millions de bulletins jugés invalides par la commission alimentent le doute, d’autant que le taux de participation (65 %) est en nette baisse. Relayées par les télévisions locales, des vidéos montrant des dépouillements suspects et des achats de voix ont encore renforcé les soupçons de fraude.

« La fraude électorale est inacceptable », a réagi le 10 février le Parti du peuple, pourtant donné favori, il a demandé un recomptage dans 18 circonscriptions. Des partis de tout bord ont remis en cause l’intégrité du scrutin. Même la formation pro-junte United Thai Nation réclame un recomptage national. « Un simple recomptage ne suffit plus, il faut organiser de nouvelles élections », tranche Thanyachanok Chaleekhiaw, 21 ans, militante de l’UFTD, pour qui la confiance est rompue. Le 16 février, des représentants étudiants de diverses universités ont déposé une plainte contre la commission électorale pour « atteinte aux droits et aux libertés des citoyens ».

« Manipulations en amont »

Alors que les recours judiciaires et les critiques fusent, la presse locale rapporte le 17 février que l’institution envisage des recomptages dans plus de 20 bureaux de vote. Face au scandale, elle a annoncé la tenue d’un nouveau scrutin dans trois circonscriptions, à Bangkok, Nan et Udon Thani, le 22 février. Cette même commission électorale avait, en mars 2024, saisi la Cour constitutionnelle pour demander la dissolution du Move Forward Party, formation réformiste arrivée en tête des élections législatives de 2023 et ancêtre du Parti du peuple. Les membres de cette commission, avalisés par le sénat proconservateur, sont perçus comme proches du Bhumjaithai, lui-même visé par des accusations de collusion lors des sénatoriales de 2024.

Pour Purawich Watanasukh, professeur à l’université Thammasat (Bangkok), « ces élections figurent parmi les plus controversées de l’histoire de la Thaïlande », avec « de sérieux doutes quant à leur caractère libre et équitable ». Selon Viengrat Nethipo, spécialiste des réseaux clientélistes et des dynamiques locales de pouvoir en Thaïlande, les irrégularités ont pu peser dans les circonscriptions les plus serrées, sans toutefois modifier l’issue globale, dominée par le Bhumjaithai (193 députés), devant le Parti du Peuple (118) et le Pheu Thai (74).

« Il ne s’agit pas d’une fraude généralisée comme en Birmanie ou au Cambodge, tempère cette professeure à l’université Chulalongkorn (Bangkok). En revanche, il y a eu des formes de manipulation en amont du scrutin, via la mobilisation de l’ensemble de l’administration – policiers, enseignants, gouverneurs, chefs de village – pour contrer les réseaux adverses. L’essentiel s’est joué avant le jour J, avec le contrôle du ministère de l’intérieur, l’influence sur les fonctionnaires et des ressources financières importantes. C’est cette combinaison – appareil d’Etat, argent et ancrage politique – qui a permis la victoire Bhumjaithai. »

Le chef de file du parti, Anutin Charnvirakul, premier ministre sortant probablement reconduit et ministre de l’intérieur, s’est dit ouvert à un recomptage, tout en renvoyant la décision à la commission électorale. Pendant ce temps, il a conclu le 13 février un accord de coalition avec le Pheu Thai, à laquelle pourrait se joindre un parti qui a réalisé une étonnante percée : Kla Tham (conservateur) (58 députés), dirigé de facto par Thammanat Prompao, condamné pour trafic de drogue en Australie dans les années 1990.

« Si des élections non transparentes deviennent la norme, la société thaïlandaise s’engage sur une voie dangereuse », a mis en garde le politologue Prajak Kongkirati sur X. Selon lui, la légitimité, la crédibilité du pouvoir et la confiance des citoyens dans le système politique sont en jeu.

[Source: Le Monde]