« C’était mon copain de bureau » : le blues du pot de départ… pour ceux qui restent
La mutation, la démission ou le départ à la retraite d’un collègue sont souvent l’occasion d’un dernier au revoir, autour d’un verre. Ce rite de passage, très codé, marque la fin d’un cycle. Et, pour les collaborateurs toujours en poste, c’est un petit deuil à faire.
Anna, 54 ans et ingénieure conseil, a le moral dans les chaussettes. Un de ses collègues un peu plus âgé qu’elle a annoncé son départ à la retraite. Elle savait bien, pourtant, que ça arriverait un jour, mais… « c’est comme un deuil », dit celle qui a souhaité, comme les autres interlocuteurs désignés par leur seul prénom, que celui-ci soit changé. « On a travaillé quasiment quinze ans ensemble, souvent dans le même bureau. On se voyait tous les jours. Il va falloir passer de tous les jours à plus rien. » Leur lien, pourtant, se limitait au travail : ces deux-là ne se croisaient que très rarement en dehors du bureau d’études. « C’était mon copain de bureau. On parlait de nos enfants, de l’éducation, des vacances. Jamais de nos conjoints : ça reste des rapports de boulot, on ne se lâche pas complètement. »
Dans de nombreux secteurs d’activité, une génération quitte le travail. En 2030, la France aura gagné un peu plus de trois millions de retraités en quinze ans, estime l’Insee. Anna appréhende la suite. « On n’embauche plus que des jeunes. Je me sens un peu comme la gardienne d’une génération, d’une culture d’entreprise qui disparaît. » Une forme de nostalgie l’envahit. « Avec ce départ, c’est aussi ma jeunesse dans l’entreprise qui s’en va. Les anciens étaient mes piliers. Désormais, le pilier, c’est moi et c’est vertigineux, sans filet. C’était confortable d’avoir des plus vieux au-dessus de soi. »
Quelques jours après ce pot de départ tant redouté, Anna semble plus sereine. Son collègue a été fêté, il y a eu des discours, des cadeaux, beaucoup de chaleur. Des anciens étaient revenus pour l’occasion : « Ça a dû lui faire un bien fou d’entendre tous ces messages sympas, confie Anna. La direction était là, c’est une reconnaissance de son boulot. Evidemment, ça me renvoie à mon départ à moi : qu’est-ce que les gens diront ? »
Cette question semble beaucoup remuer ceux qui voient leurs collègues partir. « A chaque pot de départ, je me projette, confie Sophie, 43 ans. Est-ce que j’ai envie d’être à sa place ? Je sais bien que la boîte continuera à tourner sans moi. Mais ça me questionne : au fond, pourquoi je reste ? » Directrice générale de la filiale d’un grand groupe français, elle a bâti sa carrière pas à pas. « C’est une question que je ne me pose pas tous les matins, mais précisément dans ces moments-là. »
Tous les boulots ne sont pas épanouissants. Le poste qu’on occupe, la tâche confiée, ça compte, bien sûr. Mais les collègues, l’ambiance de travail comptent autant, sinon plus. « On cherche tous, au travail, de l’entraide, des personnes à qui se confier, avec qui partager quelque chose. Ça renforce notre implication. Les ruptures n’en sont que plus difficiles », souligne Mélissa Pangny, psychologue du travail.
« Passages obligés »
« On a trinqué, on a fait bonne figure pour elle, mais on était tous dégoûtés », confirme Claudia, 44 ans. Le pot de départ d’une collègue, l’été 2025, a été « le pire de [s]a vie ». Professeure des écoles en maternelle, elle a vu sa consœur nommée ailleurs, à cheval sur deux établissements, car on ferme des classes dans l’académie. Pour saluer cette enseignante appréciée, mais dernière arrivée, toute l’équipe pédagogique était là, gorge serrée. Ensemble, les instits avaient monté de formidables projets « et l’institution casse cet élan, c’est insensé ! ». « Notre métier est usant, souligne Claudia. Quand l’une part à la retraite, on se réjouit car on sait qu’elle va enfin pouvoir souffler. Un pot de départ à la retraite, c’est forcément joyeux, c’est la fête ! L’été dernier, c’était tout l’inverse. »
Alors il a fallu « faire comme si » et sourire pour celle qui partait. Même embarras teinté de tristesse pour Juliette au pot de Valérie, sa supérieure hiérarchique dans une école de design. Ambiance très tendue avec la direction, qui s’est fendue d’« un discours très succinct, froid, désengagé, et [qui] lui a offert un stylo gravé à son nom… C’était nul, blessant », raconte la presque quadragénaire, qui en était pétrifiée.
Lors des pots, la hiérarchie est sous haute surveillance : les remerciements seront-ils de façade ou sincères ? Parfois, les discours compassés prennent l’allure d’oraisons funèbres (« Damien, tu nous quittes aujourd’hui… ») et chacun en sort encore plus affligé.
Louis, responsable de production dans la chimie, vit ces moments comme une épreuve. Dans son usine, ce ne sont pas de grands moments de lyrisme. « L’industrie, ce n’est pas le tertiaire. Il y a une exigence sur le physique, le corps, on n’exprime pas de sentiment, explique le chef d’équipe de 37 ans. Mais lors d’un pot, il y a des passages obligés : livre d’or et grosse cagnotte si les gens ne partent pas fâchés. C’est un moment d’équipe important. Et on m’attend au tournant. » Il doit être sur la photo. S’il n’y est pas, les commentaires s’emballent. Sa présence vaut plus qu’un long discours.
« Le syndrome de la chaise vide »
Un départ rebat les cartes. C’est comme un reset. « Pour ceux qui quittent l’entreprise, c’est la suite qui compte. Pour ceux qui restent, il va falloir construire une nouvelle ambiance de travail. Surtout si la personnalité qui s’en va était fédératrice », note Mélissa Pangny.
Marie, 45 ans, employée dans la logistique, évoque « le syndrome de la chaise vide ». Elle a tenté de veiller sur les affaires d’Inès après son départ. Son fauteuil (spécial dos sensible), son pot à crayons… Mais il a bien fallu se faire une raison : ces fournitures devaient servir à d’autres. Inès a quitté l’entreprise quelques mois plus tôt, sans pot de départ officiel. Son différend avec la direction le rendait inenvisageable. Alors elle l’a organisé chez elle, en sélectionnant les invités. « Il n’y a pas eu de discours pompeux qui sonnent faux, ni de petits-fours et de sourires obligés », raconte Marie.
Mais une dizaine de collègues et leurs conjoints réunis autour d’Inès. Chacun avait apporté des victuailles de sa fabrication, dont une paella fameuse. Ils ont joué de la guitare, chanté. « Je ressens des émotions contradictoires, confie Marie. Je suis soulagée pour elle car le conflit est terminé. Mais j’ai un pincement au cœur : elle était mon binôme de café. On s’attendait pour prendre nos pauses ensemble. On se défoulait, on riait, on se soutenait. On faisait tomber la barrière émotionnelle ! » C’est donc ça le travail : des relations où l’on tait ses émotions ?
« Il y a une culture du silence dans de nombreuses organisations, estime Mélissa Pangny. Une peur des conséquences si l’on se dévoile. En réalité, les risques sont sans doute bien moins élevés qu’imaginé. » Les pots se prêtent donc rarement au grand déballage. « Le plus intéressant, c’est ce qui se passe autour : les quelques jours avant, estime Sophie, qui a navigué d’entreprise en entreprise avant d’occuper un poste de directrice générale. C’est là que les choses se disent, qu’il y a des révélations : “J’aurais voulu que ce soit toi qui aies le job”, “J’ai jamais compris pourquoi untel te détestait”, etc. » Puisque la relation va cesser, on peut vider son sac.
A l’issue du pot de Valérie, à l’école de design, le moment de convivialité s’est poursuivi en petit comité. « Je voulais marquer le coup, lui rendre hommage en organisant un dîner au restaurant. Nous avons travaillé six ans ensemble. Elle était ma supérieure hiérarchique et son départ est une sacrée étape dans ma vie. Je n’aurais pas supporté que quelqu’un la remplace », raconte Juliette. Qui a candidaté au poste de Valérie. Et qui l’a obtenu.
[Source: Le Monde]