Températures glaciales, chauffage au bois et voitures : le cocktail qui fait tousser Berlin

La capitale allemande a connu plusieurs pics de pollution aux particules fines depuis le début de l’année. Si la situation est en partie due aux centrales à charbon polonaises, certaines pratiques locales y contribuent également.

Fév 20, 2026 - 04:46
Températures glaciales, chauffage au bois et voitures : le cocktail qui fait tousser Berlin
La Spree recouverte d’une couche de glace et de neige devant l’Alexanderplatz, à Berlin, le 5 février 2026. CARSTEN KOALL/DPA/SIPA

Depuis le début d’année, un nuage de pollution plane sur Berlin. L’air de la capitale allemande, frappée par une exceptionnelle vague de froid, a dépassé à plusieurs reprises les seuils considérés comme dangereux pour la santé. Le niveau de pollution aux particules fines – de taille inférieure à 2,5 micromètres – a certains jours été jusqu’à trois fois supérieur aux limites recommandées par les autorités européennes : un pic à 70 microgrammes (µg) par m3 a ainsi été enregistré dans le quartier de Prenzlauer Berg, quand la limite réglementaire journalière est de 25 µg/m3. Au point de propulser temporairement Berlin dans la catégorie des capitales les plus polluées d’Europe, selon le classement réalisé quotidiennement par IQAir, loin devant Paris ou Londres.

« Une augmentation de la pollution atmosphérique, notamment due aux particules fines, n’est pas inhabituelle pendant les mois d’hiver, explique-t-on à la mairie de Berlin, renvoyant au pic de pollution beaucoup plus élevé de l’hiver 2010. Outre le trafic routier, qui génère des particules fines par les gaz d’échappement et l’abrasion (freins, pneus, routes), il faut ajouter les émissions supplémentaires provenant du chauffage. Les poêles à bois, particulièrement agréables, produisent encore beaucoup de particules fines. »

Les tabloïds allemands ont immédiatement incriminé les centrales à charbon polonaises, dont les émissions et le « smog » seraient poussés vers l’ouest. « On estime que la ville n’est responsable que d’environ la moitié de la pollution, confirme Andreas Held, responsable de la chaire de chimie environnementale et de recherche sur l’air à l’université technique de Berlin. On suppose que le reste provient d’ailleurs en Allemagne, ou d’Europe. Mais c’est en réalité très difficile à établir scientifiquement. »

« Surtout lié à la météo »

Les experts insistent surtout sur les effets de la vague de froid qui s’est abattue sur la ville cet hiver, avec des températures tombant parfois sous les − 10 °C, et qui tend à concentrer les polluants. L’air froid, plus dense, reste en effet bloqué près du sol, sous un couvercle d’air plus chaud, ce qui empêche la pollution de s’échapper, surtout en l’absence de vent. « C’est typique d’une météo hivernale à Berlin, poursuit Andreas Held. Les pics de pollution sont souvent liés aux basses températures. »

Les températures glaciales poussent aussi les Berlinois à se chauffer davantage. Même si environ la moitié des foyers sont chauffés au gaz et que les cheminées et poêles à bois sont peu répandus, ces derniers « sont moins régulés à Berlin qu’à Paris et sont très polluants », poursuit le chercheur : « Les Berlinois les aiment bien car la combustion du bois dégage une chaleur agréable et elle est bon marché. »

Cet épisode de pollution soulève aussi la question de la place accordée à la voiture, dans une ville réputée être le paradis des cyclistes, mais où le nombre de véhicules immatriculés approche le million et demi, soit 18 % de plus qu’en 2008. En moyenne, Berlin compte 0,32 voiture par habitant, environ deux fois plus qu’à Paris (dont la surface est toutefois huit fois moins étendue).

Près d’un quart des déplacements quotidiens dans la capitale allemande se font encore en voiture, contre 10 % à Paris. « La densité automobile est plutôt faible à Berlin par rapport à d’autres grandes villes allemandes, tempère la mairie.A cela s’ajoute le fait que, statistiquement, les voitures particulières restent inutilisées plus de 90 % du temps dans l’espace public ou sur des places de stationnement privées. »

Les voitures, « l’une des principales sources »

« Il y a beaucoup de voitures à Berlin, cela reste l’une des principales sources de pollution de la ville, davantage que le chauffage ou les centrales », insiste Andreas Held, pointant en particulier les trajets des automobilistes vivant dans la région limitrophe du Brandebourg, pas toujours substituables par des transports en commun. « Faire baisser le trafic est l’un des leviers les plus puissants pour réduire la pollution à l’oxyde d’azote et aux particules fines, même si cela ne changerait pas grand-chose à l’épisode de pollution que nous traversons, qui est surtout lié à la météo », ajoute-t-il.

Environ un quart des voitures berlinoises ont des moteurs diesel, malgré l’augmentation du parc de voitures électriques ou hybrides, qui constituent les deux tiers des nouvelles immatriculations. « Paris a fait beaucoup d’efforts pour réduire la circulation automobile, admet Andreas Held. Berlin ne peut pas faire la même chose, mais elle pourrait faire mieux. »

Dans un pays dont l’économie est fortement dépendante de l’industrie automobile, la ville demeure en effet très favorable à la voiture, avec des tarifs de stationnement très faibles, ou par exemple des feux de circulation très courts pour les piétons – contraints de s’arrêter au milieu des grandes artères –, dont la durée est volontairement limitée pour fluidifier le trafic.

Sous la pression des réglementations européennes, la mairie, aux mains des sociaux-démocrates, à partir de 2001, pendant plus vingt ans, a mis en place plusieurs mesures afin d’améliorer la qualité de l’air : en 2010, le « ring », centre-ville situé à l’intérieur du périphérique délimité par le S-Bahn (le réseau de train urbain), a été décrété zone à faibles émissions. La vitesse de circulation y a en outre été ramenée dans certaines rues de 50 à 30 km/h, ce qui a contribué à réduire la pollution.

Le conservateur Kai Wegner, élu maire en février 2023, a pour sa part mené une campagne très favorable aux automobilistes, avec des slogans comme « Berlin est pour tout le monde, même pour les automobilistes ». Dès sa prise de fonctions, il a détricoté une partie des mesures de l’ancienne majorité, décrétant un moratoire sur les nouveaux projets de pistes cyclables, avant de faire machine arrière face au tollé suscité par cette proposition. Il a également rétabli, en septembre 2025, la vitesse à 50 km/h sur 23 grands axes de la ville, arguant que celle-ci avait atteint ses objectifs en matière de réduction de la pollution automobile.

[Source: Le Monde]