Une forte exposition aux colorants alimentaires liée à un risque accru de diabète de type 2 et de cancers

Une équipe française a réalisé la première étude épidémiologique d’ampleur qui documente le lien entre additifs colorants et risques de maladies chroniques

Mai 21, 2026 - 10:07
Une forte exposition aux colorants alimentaires liée à un risque accru de diabète de type 2 et de cancers
Un verre de soda, dans un restaurant, à Truckee, en Californie, le 12 février 2026 (photo d’illustration). SMITH COLLECTION/GADO VIA GETTY IMAGES

Ils donnent son apparence verte au sirop de menthe (naturellement incolore), nuancent les yaourts aux fruits de couleurs vives et confèrent sa teinte caramel au Coca-Cola. Les colorants alimentaires, omniprésents dans les produits de l’industrie agroalimentaire, ne sont pas sans risque pour la santé.

Deux études publiées dans les revues Diabetes Care (le 20 mai) et European Journal of Epidemiology (le 9 avril) par l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (Cress-EREN, rattachée notamment à l’Inserm, l’Inrae et l’université Sorbonne-Paris Nord) suggèrent un lien entre une exposition importante à ces additifs et le risque de cancers et de diabète de type 2.

Selon ces travaux menés auprès de plus de 100 000 participants à la cohorte NutriNet-Santé, Un groupe de personnes suivies dans le temps, une forte exposition aux colorants est associée à une hausse de 38 % du risque de diabète de type 2 (comparé aux consommateurs plus faiblement exposés), et de 14 % du risque de cancer global (de 21 % pour le cancer du sein et de 32 % pour le cancer du sein post-ménopausique).

Il s’agit de la première étude épidémiologique d’ampleur à documenter le lien entre additifs colorants et risques de maladies chroniques, un travail permis par la finesse des données de la cohorte NutriNet-Santé. « C’est la seule cohorte qui quantifie précisément l’exposition aux additifs alimentaires, car elle permet d’avoir les détails de consommation jusqu’au nom commercial de l’aliment », indique Mathilde Touvier, directrice de recherche Inserm, qui coordonne cette étude de santé publique, et a déjà publié une quinzaine d’études sur les additifs. Les plus de 180 000 participants renseignent en effet à intervalles réguliers – tous les six mois – des registres de consommation précis et contrôlés sur vingt-quatre heures, et des questionnaires sur leur activité physique et leur santé. Des informations ensuite croisées avec les bases de données Open Food facts et de l’Observatoire de l’alimentation.

Une réglementation européenne déjà stricte

Pour distinguer les niveaux d’exposition aux additifs, les participants à la cohorte ont été répartis, pour chaque substance, en trois tiers – les 33 % du tertile supérieur correspondant aux plus exposés, les 33 % du tertile inférieur, aux moins exposés. « Pour le tertile supérieur, on parle de niveaux de consommation qui sont loin d’être démesurés, précise Mathilde Touvier. Cela peut correspondre à quelqu’un qui va consommer un soda, un plat préparé et une crème dessert, et cela de façon régulière. »

Ces analyses ont ensuite été croisées avec la survenue, sur la période d’étude (de 2009 à 2023-2024), de plusieurs pathologies, en corrigeant d’autres biais liés à la consommation de tabac ou d’alcool, du profil sociodémographique, de la qualité nutritionnelle du régime alimentaire et d’autres facteurs.

Les résultats obtenus concordent avec d’autres études ayant montré que les additifs colorants pouvaient altérer des molécules impliquées dans la signalisation de l’insuline, et avoir d’autres effets sur les taux de glycémie et le microbiote intestinal.

Alors que les Etats-Unis, sous l’impulsion du secrétaire à la santé, Robert Kennedy Jr, s’apprêtent à interdire huit colorants de synthèse en fin d’année, la réglementation européenne se montre déjà plus stricte. Mais même les additifs d’origine naturelle utilisés par les industriels européens, en complément de ceux de synthèse, sont loin d’être anodins. Les travaux de l’EREN, conduits par la chercheuse Sanam Shah, montrent ainsi que la curcumine (E100) est associée à un surrisque de diabète de type 2 de 49 % ; les bêta-carotènes (E160a) à une hausse de 44 %, et les colorants caramel(E150) à un surrisque de 43 %. Pour le risque de cancer, ce sont surtout les additifs bêta-carotènes et caramel ordinaires(E150a) qui sont associés individuellement à un surrisque (respectivement de 16 % et de 15 % pour le cancer global).

« Encadrer les aliments ultratransformés »

« L’argument de naturalité est mis en avant par les fabricants mais, dans la nature, il peut y avoir de très bons poisons », rappelle Mathilde Touvier. Pour comprendre pourquoi le bêta-carotène se révèle protecteur et antioxydant lorsqu’il est naturellement présent dans des carottes ou des abricots, et est, en revanche, associé à des effets négatifslorsqu’il est employé comme additif, les chercheurs soulignent les effets de la transformation. « Certaines substances, sorties de leur matrice alimentaire d’origine, en interaction avec des nutriments et des fibres, ne présentent plus les mêmes bénéfices pour la santé une fois isolées, purifiées et réinjectées dans des aliments ultratransformés », note Mme Touvier.

Une troisième étude, publiée jeudi 21 mai dans l’European Heart Journal, montre par ailleurs qu’une autre catégorie d’additifs, les conservateurs (sulfites, nitrites), sont associés à un surrisque d’hypertension de 24 %.

Les chercheurs de l’EREN espèrent que leurs travaux nourriront les réévaluations de ces substances par l’Autorité européenne de sécurité des aliments. « Ce n’est pas aux consommateurs d’apprendre par cœur une liste d’additifs à risques », plaide Mathilde Touvier. Le logo Nutri-score, s’il était rendu obligatoire sur tous les aliments – les marques sont libres aujourd’hui de l’apposer ou non –, et complété d’un indicateur d’ultratransformation, pourrait jouer un rôle d’information, insiste la chercheuse.

Plusieurs propositions de loi en ce sens ont été déposées à l’Assemblée nationale récemment. « On ne peut plus traiter ces résultats comme des alertes isolées, réagit Audrey Morice, chargée de campagne au sein de l’ONG Foodwatch France. Les responsables politiques doivent enfin prendre leurs responsabilités : réduire la quantité d’additifs dans notre alimentation, en commençant par interdire les additifs les plus controversés, et strictement encadrer les aliments ultratransformés. »

[Source : Le Monde]