« C’est quoi le meilleur truc à faire avec mes 1 000 euros ? » : de plus en plus de jeunes préfèrent l’IA pour les questions d’argent
Défiance envers les banques, tentative de rattrapage d’un manque d’éducation financière… De plus en plus de jeunes confient leurs décisions budgétaires et leurs investissements à l’intelligence artificielle. Derrière ce basculement, c’est toute la relation bancaire qui se réinvente.
Fier de son petit pécule de 1 000 euros, Daniel (il n’a pas souhaité donner son nom de famille), 27 ans, vendeur dans une boutique vintage parisienne et photographe indépendant à ses heures, a très vite cherché comment faire fructifier cet argent. « C’est très simple », précise-t-il. Il y a un an, il ouvre Claude (un modèle d’intelligence artificielle édité par Anthropic) et lui demande : « C’est quoi le meilleur truc à faire avec mes 1 000 euros ? » Pour obtenir de meilleurs résultats, il double sa question d’une autre consigne pour le moins ambitieuse : se glisser dans la peau de Warren Buffett (un investisseur américain parmi les plus connus au monde) et établir une liste de dix entreprises dans lesquelles investir son argent.
La réponse tombe et, parmi les sociétés, un nom accroche le regard de Daniel : Palantir Technologies, dont le PDG est un fervent soutien de Donald Trump. Pris de remords, Daniel resserre son prompt (sa requête) et demande une seconde liste d’entreprises, composée uniquement d’« investissements sûrs » dans des entreprises « qui ne font pas la guerre » (Palantir propose ses services à plusieurs agences gouvernementales américaines comme la police de l’immigration ICE).
Nouveau verdict de la machine et, cette fois, Daniel ne tergiverse pas : il investit dans les dix entreprises proposées – Amazon, Nike, Netflix… Un an plus tard, le jeune homme se dit très satisfait : « Toutes mes actions ont progressé ! » Il n’a jamais envisagé de faire appel à un conseiller bancaire. « Les banques cherchent toujours leur intérêt derrière le tien. Claude, lui, n’a aucun intérêt financier : c’est seulement ton robot à toi ! », argumente le jeune homme.
Fracture de la confiance envers les banques
Une idée qui a fait son chemin auprès d’une partie de la jeune génération : 52 % des moins de 35 ans citent désormais l’intelligence artificielle (IA) comme principale source d’information sur la gestion de leur argent, de l’épargne ou de leurs placements financiers, selon une étude d’OpinionWay publiée en 2025, en partenariat avec la Caisse d’épargne. Derrière ces nouvelles habitudes, il y a d’abord une fracture de la confiance envers les banques traditionnelles.
« Dans les enquêtes de satisfaction, les jeunes affichent un niveau de satisfaction plus faible que le reste de la population vis-à-vis de leur banque. Les banques historiques perdent leur statut de référence auprès de cette population », analyse Julien Bet, responsable mondial de la banque de détail chez Bain & Company et coauteur d’une étude annuelle sur les comportements des clients bancaires.
Ce désenchantement se traduit par des pratiques fragmentées chez les jeunes : ils multiplient les références, comparent, et se montrent plus exigeants à l’égard de leurs conseillers bancaires. « Les relations entre banques et clients sont en pleine mutation. D’après notre étude, 25 % des moins de 35 ans utilisent l’IA pour les services financiers, et, parmi eux, un tiers vont souscrire à un produit en suivant la recommandation proposée », souligne Julien Bet.
« L’IA a mon intérêt “en tête” »
« L’intelligence artificielle a mon intérêt “en tête”, et seulement le mien, quand elle me répond. Tandis qu’un conseiller bancaire, lui, pense aussi à la prime qu’il touchera s’il me fait souscrire à tel ou tel produit… », estime Lisa, dont le prénom a été modifié. A 27 ans, cette directrice d’une société de commerce en ligne, installée dans la région Grand-Est, revendique sa méfiance envers les banques traditionnelles. Elle a d’ailleurs choisi de transférer son épargne vers une banque en ligne.
En parallèle, souhaitant commencer à investir, elle décide d’ouvrir un plan d’épargne en actions et se tourne vers ChatGPT pour obtenir des informations personnalisées. Encore débutante, Lisa avait néanmoins intégré certains principes de base : « On m’avait expliqué qu’il était préférable d’investir dans des portefeuilles plutôt que dans des actions isolées », explique-t-elle. Elle formule alors son objectif : optimiser ses gains tout en conservant un niveau de risque raisonnable, « 6/10 en termes de prise de risque », précise la jeune femme. Après plusieurs échanges et ajustements, elle prévoit désormais d’investir, entre autres, dans le S&P 500, l’indice boursier regroupant les 500 plus grandes sociétés américaines cotées à Wall Street.
Si Julien Bet reconnaît que l’intelligence artificielle a contribué à « une démocratisation de l’investissement », il met tout de même en garde contre les limites de cette nouvelle forme d’autonomie. « Investir reste un métier. Il faut savoir évaluer le niveau de risque et toujours croiser les sources d’information », rappelle-t-il. Au-delà des incertitudes liées à la protection des données, il souligne que ces outils s’appuient sur des scénarios préexistants, pas toujours actualisés ni adaptés aux situations individuelles.
Pour lui, l’enjeu est ailleurs : c’est le rôle du conseiller bancaire qui doit évoluer. Loin de s’y substituer, l’intelligence artificielle pourrait permettre au métier de gagner en pertinence auprès des clients. Reste à voir si les jeunes auront la patience d’attendre que les choses évoluent.
[Source : Le Monde]