En Bretagne, les saisonniers refusent de se faire marcher sur les pieds : « On dit que les jeunes ne veulent plus travailler, mais c’est surtout parce qu’on est mal payés »

Rémunération, jours de repos, logement, ambiance au sein de l’équipe… dans les secteurs touristiques de la région, les travailleurs saisonniers exigent désormais de meilleures conditions de travail.

Mai 13, 2026 - 09:38
En Bretagne, les saisonniers refusent de se faire marcher sur les pieds : « On dit que les jeunes ne veulent plus travailler, mais c’est surtout parce qu’on est mal payés »
Des travailleurs saisonniers, dans un champ d’échalotes, à Kerlouan (Finistère), le 20 mars 2026. VINCENT FEURAY/HANS LUCAS

La table de mixage est sortie, une mélodie s’en échappe. Ce lundi 4 mai, c’est jour de pause pour Breval Vignon, chef dans une guinguette de La Ville-ès-Nonais (Ille-et-Vilaine). « Cette année, je voulais deux jours de repos à la suite », explique le cuisinier sous ses dreadlocks brunes, profitant de ce « week-end » pour composer de la musique.

Le marmiton fait des saisons depuis quinze ans, par goût « pour la liberté » de ce mode de vie, qui lui a permis de beaucoup voyager. Néanmoins, « cassé physiquement et mentalement », le globe-trotteur s’est octroyé un an et demi de pause, et vient seulement de reprendre un contrat saisonnier. Avec en tête, cette fois, une liste d’exigences non négociables : « Un lieu agréable – j’ai une vue sur la mer –, l’ambiance dans l’équipe, le salaire et la liberté de faire ce que je veux en cuisine », liste-t-il posément.

Ses revendications sont loin d’être isolées. En Bretagne, où près de 100 000 saisonniers travaillaient en 2019, selon la dernière étude de l’Insee disponible (2024), la question des conditions d’exercice s’est imposée dans les relations employeurs-employés.

« La fermeture complète des entreprises touristiques pendant le Covid a fait bifurquer professionnellement une partie des saisonniers, qui ne sont jamais plus revenus dans le milieu », explique Christophe Guibert, sociologue à l’université d’Angers. Beaucoup sont partis travailler dans la grande distribution, note-t-il, motivés, à salaires équivalents, par des conditions plus clémentes. Si bien que depuis, chaque été, les employeurs se plaignent de leurs difficultés à trouver du personnel en haute saison.

« On entend dire que les jeunes ne veulent plus travailler… mais c’est surtout parce qu’on est mal payés », constate Léna Auffray. Ancienne salariée dans l’import-export, elle s’est reconvertie il y a trois ans comme saisonnière dans la restauration, par goût pour l’adrénaline et le contact avec les clients. La Costarmoricaine de 29 ans passe l’été sur la côte en tant que cheffe de rang à Saint-Cast-le-Guildo (Côtes-d’Armor) et l’hiver en Haute-Savoie.

Une denrée rare

Mais elle ne se démène pas dans ce métier « qui casse » pour rien : « Pour moi, l’important, c’est de faire de l’argent. »Et l’une des clauses qu’elle a vérifiées avant de signer pour l’été 2026, ce sont les heures supplémentaires. « Il faut qu’elles soient payées et déclarées », dit-elle. Son précédent patron avait interrompu son contrat plus tôt pour éviter de la rémunérer pour ses nombreuses « heures sup ». Une pratique courante dans le milieu et qui renvoie à une « déstandardisation des conditions de travail » des saisonniers, souligne Christophe Guibert, qui cite aussi « des horaires atypiques, un niveau de rémunération faible, des temps de formation très réduits ».

Boris Régnier, lui, n’a pas reçu de formation en arrivant comme saisonnier dans une paillote à Penmarc’h (Finistère). « On est jetés au milieu des crocodiles », décrit l’artiste reconverti dans la restauration un peu malgré lui. Aujourd’hui, s’il rempile chaque année d’avril à octobre dans ce même établissement, c’est qu’il en apprécie l’organisation. « Elle est horizontale, contrairement à ce que l’on trouve dans la restauration classique », explique-t-il.

La bonne ambiance qui règne au sein d’une équipe pouvant compter 30 personnes en pleine saison, un salaire satisfaisant et des horaires de journée en tant que crêpier lui évitant la grosse coupure entre deux services rendent son quotidien plus plaisant. Comme beaucoup, ce Finistérien de 30 ans échange avec ses confrères et consœurs les endroits où il fait bon exercer et ceux à fuir absolument. « Les saisonniers ont conscience qu’ils sont devenus une denrée rare, ce qui leur permet de remettre en question leurs conditions de travail », commente Christophe Guibert, pour qui l’un des critères centraux à cocher pour les attirer est celui du logement.

Simon Pilven n’a pas à s’en soucier : il vit chez ses parents le temps de ses huit mois de saison dans un village vacances, à Erquy (Côtes-d’Armor). « Mais pour mes collègues qui viennent de loin, la question du logement est primordiale », insiste le responsable de salle de 26 ans, qui explique que son employeur a mis à disposition un parc de mobile homes pour accueillir ceux qui n’ont pas de pied-à-terre à proximité.

Lui s’estime chanceux : sur son lieu de travail, les salariés ont deux jours de repos consécutifs, leurs pauses de 10 heures et de midi sont communes pour « créer de l’entente entre toute l’équipe », et les heures supplémentaires sont payées. « Je reste dans ce milieu uniquement parce que j’ai cet employeur », argumente-t-il. Pour combien de temps encore ? Sans doute pas éternellement, car il espère bientôt acheter un logement. Et il en est conscient : « Difficile d’obtenir un prêt en étant saisonnier… »

[Source : Le Monde]