Jean-Noël Barrot, ministre des affaires étrangères, au « Monde » : « En Afrique, comme ailleurs dans le monde, la Russie a été très largement mise en échec »

Au terme du sommet Africa Forward, qui s’est tenu à Nairobi, le chef de la diplomatie française a salué, dans un entretien au « Monde », le dynamisme des échanges commerciaux et des investissements entre la France et l’Afrique, largement supérieurs à ceux de Moscou sur le continent.

Mai 13, 2026 - 09:34
Jean-Noël Barrot, ministre des affaires étrangères, au « Monde » : « En Afrique, comme ailleurs dans le monde, la Russie a été très largement mise en échec »
Jean-Noël Barrot, ministre des affaires étrangères, à Paris, le 30 juin 2025. ED ALCOCK/MYOP POUR « LE MONDE »

Durant deux jours, lundi 11 et mardi 12 mai, le sommet Africa Forward entre la France et l’Afrique s’est tenu à Nairobi. Une trentaine de chefs d’Etat et de gouvernement, ainsi que plusieurs milliers d’hommes d’affaires, étaient présents, et 14 milliards d’euros de promesses d’investissements français en Afrique ont été annoncés.

Alors que ces dernières années ont été marquées par des ruptures avec des pays du Sahel et la montée d’un sentiment antifrançais en Afrique francophone, Paris entendait faire une démonstration de la force de ses liens politiques et économiques avec le continent. Une opération réussie estime, dans un entretien au Monde, Jean-Noël Barrot, le ministre des affaires étrangères français.

C’est la première fois qu’un sommet Afrique-France se tient dans un pays anglophone. Est-ce que ce choix s’est imposé parce que ce n’était pas possible en Afrique francophone, où le sentiment antifrançais s’est accru ces dernières années ?

Non, et d’ailleurs de nombreux pays francophones sont présents ! La Côte d’Ivoire, le Sénégal, la Guinée… Tenir ce sommet au Kenya, c’est la manifestation d’un renouvellement très profond de la relation entre la France et le continent africain initié depuis 2017, qui nous a conduits à élargir nos partenariats dans de nombreux domaines et sur tout le continent, avec de nouveaux pays.

Nous avons beaucoup de convergences avec le Kenya : notre attachement au multilatéralisme, notre défense du climat, de la démocratie. C’est un pays avec lequel nous avons décidé d’élever le niveau de notre relation. Nous avons par exemple signé, à l’occasion de ce sommet, un milliard d’euros [de promesses] d’investissements privés de la France au Kenya. Nairobi, c’est une évidence, en quelque sorte.

Vous avez évoqué la démocratie… En 2024 et en 2025, la répression de manifestations de jeunes Kényans contre la vie chère et la corruption a fait près de 150 morts. Cela vous préoccupe-t-il ?

Le Kenya a une jeunesse qui aspire, comme toutes les jeunesses, à vivre mieux. Les manifestants demandaient des opportunités économiques et c’est ce sur quoi ce sommet a mis l’accent : l’innovation, la croissance, la participation des sociétés civiles… Le président [kényan] William Ruto partage ce constat.

Faut-il en conclure que la France ne s’exprime plus sur les questions liées aux droits humains ?

La France cultive avec les sociétés civiles africaines et les diasporas des relations très étroites. On les soutient au travers de notre diplomatie, mais aussi en tissant des liens au sein des sociétés civiles. La relation entre la France et le continent africain n’a aucun équivalent.

En Afrique, vos rivaux sont de plus en plus nombreux : Chine, Inde, Etats-Unis, Turquie, Maroc… La France peut-elle encore faire le poids face à ces pays qui, pour certains, proposent souvent des contrats à des prix plus concurrentiels ?

On s’attache trop souvent à l’écume des choses, mais la réalité est très claire. En matière d’échanges commerciaux, d’investissements, d’accueil des étudiants africains dans nos universités, la contribution de la France et de l’Europe au développement du continent africain est 10 fois, 50 fois, 100 fois supérieure à celle de pays comme la Chine, la Russie ou les Etats-Unis.

Plus de 30 chefs d’Etat et de gouvernement sont venus à Nairobi, la France a annoncé 14 milliards [d’euros]d’investissements privés vers le continent africain. C’est spectaculaire.

Emmanuel Macron a en effet annoncé que le temps était aux investissements. Est-ce que cela veut dire que la diminution de l’aide publique au développement, indispensable à certains secteurs comme la santé ou l’éducation, va se poursuivre ?

Ce sont les dirigeants africains qui le disent : ils rejettent la dépendance et veulent de la souveraineté. Ils ne veulent plus de l’aide mais en appellent à de l’investissement. C’est précisément ce que nous leur proposons.

Sur le plan politique et sécuritaire, Paris a néanmoins connu de sérieux revers ces dernières années en Afrique francophone, notamment au Mali, au Burkina Faso et au Niger, trois pays d’où les militaires français ont été contraints de partir et avec lesquels les relations sont exécrables…

Les relations de la France [avec d’autres Etats] ne se limitent pas aux relations entre les gouvernements, qui peuvent parfois être traversées par des périodes orageuses. Elles se manifestent au quotidien par les liens extrêmement étroits que cultivent notamment les diasporas.

Le 25 avril, le Mali a connu une offensive sans précédent du Groupe de soutien de l’islam et des musulmans, affilié à Al-Qaida, et d’indépendantistes du Nord. La France a mis plusieurs jours à réagir. Face aux djihadistes, assurez-vous clairement votre soutien aux militaires au pouvoir, malgré vos différends ?

Notre priorité est avant tout la sécurité de nos compatriotes et la sécurité du peuple malien, qui est l’un de ceux qui a les liens les plus étroits avec la France. Nous nous tenons donc aux côtés des pays de la région dans la lutte qu’ils mènent – et en fonction des demandes qu’ils nous expriment – contre la propagation du risque terroriste.

Après avoir mis fin à leur coopération avec la France, le Mali, comme le Burkina Faso et le Niger, ont noué une alliance avec la Russie. Allez-vous tenter de renouer des liens et de regagner de l’influence dans ces pays ?

Il n’y a pas de perte d’influence de la France en Afrique. Je rencontre très régulièrement les représentants de pays du Sahel en France et je constate la vigueur et la vitalité des liens qui unissent nos peuples. C’est là-dessus que se bâtira l’avenir de nos relations.

Avez-vous sous-estimé cette offensive de Moscou sur le continent africain, qui ne se joue pas seulement au Sahel mais aussi en République centrafricaine ou à Madagascar ?

Chaque pays est libre de choisir ses alliances. Nous n’acceptons pas d’ingérence dans nos propres choix, nous n’allons pas le faire dans les affaires des autres. Mais ce que je constate, c’est que l’offre de la Russie de Vladimir Poutine se limite à celle de services de sécurité monnayés contre l’exploitation des ressources du continent africain. Et que, dernièrement, en Afrique comme ailleurs, au Mali mais aussi du Venezuela à l’Iran, en passant par la Syrie, la Russie a été très largement mise en échec.

Au-delà des questions sécuritaires, la contribution de la Russie au développement du continent africain, c’est zéro. Les échanges commerciaux de la France avec l’Afrique sont trois fois supérieurs à ceux de la Russie. Les investissements, huit à dix fois supérieurs. Le nombre d’étudiants africains accueillis dans les universités françaises, huit fois supérieur. Il faut regarder les chiffres.

Le 8 mai, à l’occasion des commémorations des massacres de Sétif, en Algérie, l’ambassadeur français Stéphane Romatet a repris son poste à Alger, après plus d’un an passé à Paris. Est-ce le retour d’une normalisation des relations bilatérales, après la longue crise des deux dernières années ?

Un réengagement a eu lieu, c’était la volonté des deux présidents. Cela a commencé à produire des résultats puisqu’une visite consulaire a été accordée [lundi] à notre compatriote, le journaliste Christophe Gleizes [condamné en appel, début décembre, à sept ans de prison ferme].

Il faut maintenant aller plus loin, dans tous les domaines, et en particulier en matière de politique migratoire et sécuritaire, de manière à ce que les Algériens en situation irrégulière en France puissent être reconduits en Algérie, mais aussi en matière économique, où les entreprises françaises et algériennes ont beaucoup d’intérêts communs. C’est la mission qui est celle de notre ambassadeur d’accélérer et d’obtenir des résultats.

L’Algérie s’est-elle engagée à accepter ces retours ?

Bien sûr. Le ministre de l’intérieur [Laurent Nuñez] a présenté les premiers résultats la semaine dernière : environ 140 reconduites à la frontière ont eu lieu depuis le début de l’année. L’objectif, maintenant, c’est d’aller plus loin et d’accélérer.

Avez-vous obtenu des engagements sur la libération de Christophe Gleizes ?

Nous sommes mobilisés pour qu’il puisse rapidement retrouver les siens.

[Source : Le Monde]