« Pour changer un simple pneu, il faut attendre son tour pendant des semaines » : en Algérie, la vie chère pèse sur le moral des familles

Appelés à élire leurs députés le 2 juillet, les Algériens s’inquiètent de l’érosion de leur pouvoir d’achat, aggravée par la dévaluation du dinar et la politique de restriction des importations imposée par l’Etat.

Juil 3, 2026 - 04:57
« Pour changer un simple pneu, il faut attendre son tour pendant des semaines » : en Algérie, la vie chère pèse sur le moral des familles
Un vendeur de légumes au marché de Reghaia, à Alger, le 17 août 2025. BILLEL BENSALEM/APP/NURPHOTO VIA AFP

Lila recompte les billets, le nez plongé dans son porte-monnaie. Elle n’a plus de quoi s’offrir un poulet entier à 380 dinars le kilogramme (2,50 euros). « C’est la viande la plus accessible, mais le prix des fruits et légumes a doublé en quelques années et les salaires font du surplace, alors il faut faire des choix », se désole cette quinquagénaire, employée d’une école privée sur les hauteurs d’Alger.

Alors que s’ouvre la saison estivale, le coût de la vie préoccupe bien davantage les Algériens que les élections législatives du 2 juillet, le jeu politique étant largement verrouillé. La flambée des prix, alimentée par une dévaluation continue du dinar et une politique de restriction des importations imposée par l’Etat pour protéger ses réserves de change, pèse sur le moral des familles.

Or, l’été est synonyme de dépenses en Algérie. Les mariages s’enchaînent, tout comme les sorties nocturnes et les fêtes pour célébrer la réussite scolaire des enfants. Une véritable saignée pour le portefeuille, qui s’annonce d’autant plus douloureuse cette année que l’inflation, qui frôle les 9 % selon les chiffres officiels, frappe de plein fouet les produits de grande consommation, des produits laitiers aux viandes blanches.

Même les classes moyennes supérieures sont à la peine. Le couple que Lila forme avec son époux, Mourad, médecin généraliste dans le secteur public, affiche des revenus cumulés de 135 000 dinars par mois. Sur le papier, au taux de change officiel de la banque centrale, cela représente environ 890 euros : 60 000 dinars pour elle (395 euros) et 75 000 dinars pour lui (495 euros). Une somme rondelette au vu du salaire national minimum garanti, qui stagne à 20 000 dinars (131 euros).

Une politique économique très rigide

Mais ces chiffres sont trompeurs. En Algérie, le pouvoir d’achat se mesure réellement aux taux pratiqués sur le marché informel des changes. Au square Port-Saïd, place du centre de la capitale devenue un passage obligé pour tout Algérien voulant voyager ou importer des biens, le cours de l’euro s’est envolé : il faut aujourd’hui compter près de 27 800 dinars pour 100 euros (contre 15 180 dinars au taux officiel). Converti à ce « taux réel », le salaire cumulé de Lila et Mourad atteint à peine 485 euros.

Pourtant, le couple fait partie des privilégiés. Grâce au programme étatique AADL – un système de location-vente subventionné par l’Etat permettant aux classes moyennes d’accéder à la propriété –, ils ont pu acquérir leur appartement dans la ville nouvelle de Sidi Abdellah, dans la banlieue sud-ouest d’Alger, il y a cinq ans. « Si on devait payer un loyer au prix du marché, en plus des autres factures, ce serait juste impossible », confie Mourad.

C’est tout le paradoxe de l’équation algérienne : l’Etat conserve son rôle historique de bouclier social par des subventions massives, mais sa politique économique extrêmement rigide asphyxie le quotidien. Même la traditionnelle virée estivale en Tunisie, qui permettait aux familles algériennes de s’offrir des vacances à la mer à moindre coût, est devenue inaccessible. La fermeture prolongée des frontières terrestres post-Covid puis les restrictions drastiques sur l’octroi des devises de voyage ont fortement affecté ce tourisme populaire.

Anomalie spéculative

Le marché automobile est emblématique de ce décrochage. En raison du gel quasi total des importations de véhicules neufs pour stopper la fuite des capitaux, les véhicules d’occasion de plus de cinq ans sont devenus des denrées rares, qui s’arrachent à plus de 3 millions de dinars (plus de 10 000 euros au marché noir). Une anomalie spéculative totale.

« Les pièces détachées sont introuvables. Pour changer un simple pneu, l’Etat impose de passer par des plateformes numériques pour rationner les stocks et éviter le marché noir. Il faut s’inscrire et attendre son tour pendant des semaines ! », s’emporte Mourad. « Je veux que nos enfants partent faire leurs études, puis leurs vies, à l’étranger. Pour qu’ils tracent leurs voies, sans passer leur temps à courir pour régler de faux problèmes », s’emporte sa femme.

En tant que médecin, Mourad a eu de nombreuses occasions de traverser la Méditerranée pour rejoindre les hôpitaux européens. Mais il n’a jamais sauté le pas : « Je n’avais aucune raison, à l’époque, de quitter le pays. On était correctement payés. On faisait face aux dépenses, on s’offrait des vacances annuelles, des sorties à la piscine pour les enfants, et on avait acheté notre Seat Ibiza avec un petit crédit bancaire… Une vraie vie tranquille de cadres. »

La perception de ses deux enfants, âgés de 16 et 14 ans, est tout autre. Pour eux, Internet est une bénédiction et l’Algérie un eldorado qui s’ignore. On y vivrait très bien, assure la fille aînée, « si seulement les “demi-manches” [surnom ironique donné aux bureaucrates vieillissants et corrompus accrochés à leurs postes, qui portent des costumes à manches courtes l’été] pouvaient céder leurs places aux jeunes ».

[Source : Le Monde]