Yaëlle Amsellem-Mainguy, sociologue : « Bien que faisant partie de l’imaginaire collectif, le secteur de l’animation est assez méconnu »
La chercheuse, qui a codirigé l’ouvrage « Idées reçues sur l’animation jeunesse », décrypte, dans un entretien au « Monde », les paradoxes structurels du secteur.
Qui sont les animateurs et animatrices du secteur de la jeunesse ? Quelles sont leurs missions au quotidien ? Dans quels contextes professionnels exercent-ils ? L’ouvrage de sciences sociales Idées reçues sur l’animation jeunesse (Le Cavalier Bleu, 160 pages, 21 euros), dirigé par les chercheurs Yaëlle Amsellem-Mainguy, Hugo Bréant et Emmanuel Porte – tous trois chercheurs à l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (Injep) –, tente de répondre à ces questions. Entretien avec Yaëlle Amsellem-Mainguy.
Pourquoi avoir choisi d’aborder le monde de l’animation par cette entrée des « idées reçues » ?
Beaucoup de personnes ont des souvenirs de séjours en centre de loisirs ou en colonie de vacances, des expériences d’accueil périscolaire. Ce secteur fait ainsi partie de l’imaginaire collectif, tout en étant finalement assez méconnu et parfois déconsidéré. Car il est associé aux loisirs, au temps libre et à l’amusement, souvent jugé moins sérieux que d’autres espaces, au premier rang desquels figure l’école.
D’où un certain nombre d’idées reçues, qui se diffusent d’autant plus que cet univers professionnel est très fragmenté, fait de multiples statuts et lieux d’exercice, qui rendent difficile pour ses acteurs de se défendre et de raconter ce qui s’y joue vraiment. Les scandales qui ébranlent certains accueils de mineurs, comme en ce moment dans le périscolaire, alimentent logiquement les critiques, mais aussi les stéréotypes. L’Injep documentant depuis longtemps les questions d’animation, cette approche par les idées reçues permet de prendre de la hauteur et de synthétiser les recherches sur ce secteur.
Qui sont les animateurs en France et quelles sont leurs conditions d’exercice ?
C’est une profession particulièrement jeune (la moitié des animateurs ont moins de 34 ans, et un quart ont moins de 25 ans) et fortement féminisée. Elle mélange des animateurs – étudiants notamment – pour qui l’animation est un job d’appoint ou une première expérience de travail et des animateurs « professionnels ».
Ainsi, sur les 386 000 personnes qui exerçaient le métier en 2023 en France, seulement 167 000 en font leur emploi principal. Le brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur, le BAFA, est la porte d’entrée emblématique dans le milieu. Tant pour ceux qui exercent de manière occasionnelle que pour ceux pour qui l’animation devient l’activité principale, et auxquels les collectivités peuvent ensuite demander de passer un diplôme plus professionnalisant (type BPJEPS, le brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport).
Le secteur est souvent associé à une forte précarité. Quelles formes prend-elle et comment s’explique-t-elle ?
Plus de quatre animateurs sur dix sont en CDD, et plus de cinq sur dix à temps partiel (dont la moitié d’entre eux de manière subie). Cela s’explique en partie par la difficulté des employeurs à stabiliser les équipes en raison des besoins qui évoluent beaucoup durant l’année. La réforme des rythmes scolaires de 2013, et plus globalement le fonctionnement des accueils périscolaires, a en outre engendré une forte demande d’animateurs, mais sur des contrats aux horaires très morcelés : accueil quelques heures le matin, puis sur le temps du midi, puis à nouveau après les cours… Le tout avec des rémunérations assez faibles au regard des responsabilités. C’est ce qui explique sans doute le fort turnover dans le secteur : la moitié des salariés exerce encore cette profession un an après et seulement un quart au bout de cinq ans.
Quelle pédagogie est mise en œuvre dans les colonies de vacances, centres de loisirs et accueils périscolaires ?
Il y a parfois une tendance à vouloir réduire l’animation à de la garderie où l’on se contenterait de mettre les enfants dehors (les fameux « centres aérés »). Pourtant, la réflexion pédagogique est centrale dans le monde de l’animation, comme dans l’éducation populaire, où elle prend sa source, ainsi que dans la posture de la plupart des animateurs.
Cette pédagogie repose sur l’idée d’« accompagner » les jeunes dans l’acquisition de compétences non scolaires, plutôt que de les « éduquer » ou les « instruire ». Par le faire et par le jeu, les enfants apprennent à être en groupe, à comprendre et à respecter les codes sociaux, à s’approprier les espaces, à être autonomes, à affirmer leurs préférences…
Quelle relation ce secteur entretient-il avec l’institution scolaire aujourd’hui ?
Tout semble opposer les deux mondes aujourd’hui, mais leurs histoires sont historiquement entremêlées. Jusque dans les années 1980, de nombreux enseignants s’investissaient dans l’éducation populaire ou étaient mis à disposition des structures d’animation. Puis, avec la professionnalisation de l’animation, les deux corps se sont séparés, tout en étant contraints de cohabiter physiquement autour de l’école avec le développement du périscolaire.
Aujourd’hui, une hiérarchie implicite, doublée d’un rapport de classe, sépare enseignants et animateurs. Ces derniers sont bien plus souvent issus des classes populaires que les enseignants. Ces deux corps professionnels se croisent mais se parlent peu. Cette méconnaissance mutuelle, et un rapport différent à la pédagogie, peuvent nourrir parfois une certaine défiance.
La crise actuelle dans le périscolaire parisien peut donner le sentiment que les accueils collectifs de mineurs sont des lieux plus particulièrement propices aux violences sexuelles… Qu’en est-il ?
Il y a cette idée répandue que confier des mineurs à des animateurs souvent eux-mêmes très jeunes créerait inévitablement des dérapages. La crise du périscolaire et la libération de la parole sur le sujet viennent inévitablement la corroborer. Or, selon l’enquête de la Ciase [la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise] de 2021 (qui est la plus récente pour évaluer l’état des violences sexuelles sur les enfants), la famille est la sphère de socialisation où se produisent le plus de violences sexuelles sur des personnes mineures : 3,7 % des plus de 18 ans en France métropolitaine ont été abusées mineures par un membre de leur famille. Viennent ensuite les activités liées à l’Eglise catholique (1,2 %), les accueils collectifs de mineurs (0,4 %) et les clubs de sport (0,3 %). Attention : ces pourcentages représentent tout de même plusieurs dizaines de milliers de personnes en nombre absolu.
Depuis quelques années, il y a une inacceptation sociale de plus en plus forte des violences faites aux enfants. Elle participe à leur meilleure visibilité, dénonciation et déclaration lorsqu’elles adviennent ; c’est une bonne chose. Dans le même temps, on observe une meilleure et plus rapide prise en compte de la parole de l’enfant et des alertes des parents. Tous ces éléments bousculent, en particulier, le secteur de l’animation, qui est sommé de se justifier sur la qualité de son encadrement, des recrutements, de la prévention des violences et de la formation de ses animateurs.
[Source : Le Monde]