Orthographe au bac : le discours de fermeté du ministre n’a guère modifié les consignes de correction

Selon les documents et témoignages recueillis par « Le Monde », le tour de vis voulu par Edouard Geffray s’est traduit de façon très inégale selon les académies, les disciplines et les inspecteurs. Les enseignants estiment déjà prendre en compte la maîtrise de la langue dans leur évaluation.

Juil 5, 2026 - 08:08
Orthographe au bac : le discours de fermeté du ministre n’a guère modifié les consignes de correction
Lors de l’épreuve de philosophie du baccalauréat, au lycée Bellevue à Toulouse, le 15 juin 2026. VALENTINE CHAPUIS/AFP

« Toute copie qui n’a pas un niveau suffisant en termes d’orthographe, de syntaxe et de grammaire ne peut pas avoir la moyenne au baccalauréat », avait martelé le ministre de l’éducation, Edouard Geffray, lors d’une conférence de presse, le 19 mai. Si ces déclarations ont généré du stress chez les lycéens, elles ont surtout été perçues comme une « opération de communication » par les syndicats, à quelques jours du début des examens. Qu’en est-il finalement, alors que le marathon des corrections se termine et que les résultats du bac s’apprêtent à être donnés mardi 7 juillet ?

Selon les témoignages, documents et captures d’écran recueillis par Le Monde, ce tour de vis s’est traduit de façon très inégale selon les académies, les disciplines et les inspecteurs. « Il n’y a pas eu plus de consignes que d’habitude. Rien n’a été fait pour durcir les corrections. L’orthographe et la maîtrise de la langue sont déjà prises en compte dans toutes les disciplines », relate Eric Nicollet, secrétaire général du syndicat des inspecteurs SUI-FSU.

Aucune consigne nationale sur le bac n’a été publiée au Bulletin officiel depuis le 27 mars. Il y était alors question d’une « exigence renforcée dans les attentes rédactionnelles pour toutes les disciplines » sans beaucoup plus de précisions. Quant à la possibilité de sanctionner une copie « incompréhensible », elle figurait déjà dans une note de service d’août 2025, antérieure à l’arrivée d’Edouard Geffray au ministère.

Dans le circuit de correction du baccalauréat, les inspecteurs pédagogiques régionaux répercutent localement les directives du ministère et de l’inspection générale lors de commissions d’entente avant le début des corrections. « Les annonces du ministre ont pu être selon les lieux commentées, mises en avant ou superbement ignorées », analyse le président du syndicat d’enseignants Snalc, Jean-Rémi Girard.

Annonce tardive

Ainsi, dans l’académie de Normandie, « l’orthographe, la syntaxe, la grammaire sont concernés via d’autres disciplines que les mathématiques », est-il écrit dans le document de présentation des inspecteurs projeté lors de la réunion en visio. Il est toutefois ajouté que « toute copie incompréhensible voire illisible est hors barème » et aura donc moins de 10/20.

Dans la spécialité humanités, littérature et philosophie (HLP), « l’évaluation des travaux tient compte de la qualité de l’expression (…) sans toutefois pénaliser deux fois, mais en considérant ce critère à l’échelle de l’ensemble de la copie », ont précisé les inspecteurs aux correcteurs.

En sciences économiques et sociales (SES), « un point au maximum pourra être retiré pour des problèmes d’orthographe et d’expression. Au contraire, une copie exemplaire en termes d’orthographe et d’expression pourra être valorisée d’un point », peut-on lire dans un document transmis aux enseignants.

Globalement, l’impression de maintien du statu quo prédomine chez les enseignants et inspecteurs interrogés. Pour eux, les annonces du ministre sont intervenues trop tard pour modifier les pratiques de correction. « Les inspecteurs généraux ont respecté de manière littérale les indications du ministre. C’est heureux que la note de service de mars ait été assez mal rédigée pour permettre aux inspections de contourner l’objectif manifeste du ministre tout en respectant scrupuleusement ses consignes », affirme Antonello Lambertucci, secrétaire académique du SUI-FSU à Créteil. « S’il avait été écrit dans la note de service “toute copie comportant plus de 30 fautes d’orthographe se verra retirer trois points”, cela aurait été différent », juge cet inspecteur, qui ne souhaite pas que « les élèves les plus fragiles paient la note » d’une annonce tardive, alors que « la maîtrise de la langue doit se construire tout au long de la scolarité ».

Affaire de bon sens

Peut-on affirmer pour autant que les correcteurs sont trop cléments par rapport à l’orthographe ou la syntaxe des écrits des candidats ? Pour les enseignants et les inspecteurs interrogés, dont la plupart souhaitent garder l’anonymat tant le sujet est sensible, il n’en est rien, car ils prennent déjà en compte la maîtrise de la langue française dans les corrections.

« Les inspecteurs n’ont pas jugé utile qu’on en rajoute. La grille de correction nous donne déjà quatre paliers d’évaluation en la matière », explique Audrey, professeure de lettres en Normandie qui n’a pas souhaité donner son nom. « La qualité rédactionnelle fait déjà partie des critères d’évaluation de la philosophie. Il a été demandé de ne pas pénaliser au-delà de ce qui se faisait habituellement », abonde Vincent Renault, le président de l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public, sur la base de témoignages de collègues des académies de Lille, Paris ou encore Bordeaux.

Pour les correcteurs, il s’agit surtout d’une affaire de bon sens. « Une copie bourrée de fautes d’orthographe a généralement aussi des problèmes de syntaxe qui aboutissent à des formulations maladroites qui schématisent et appauvrissent le propos », relève Thierry (le prénom a été changé), enseignant de la spécialité histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques (HGGSP) dans l’est de la France.

Edouard Geffray ne compte toutefois pas en rester là. Le ministre, qui a fait de la maîtrise de la langue française une priorité pour la prochaine rentrée, veut faire « un bilan » de ce qu’il s’est passé, affirme-t-il dans un entretien au journal La Montagne, mardi 30 juin. « S’il apparaît qu’il y a eu une forme de discours édulcorant, en contradiction avec les orientations que j’ai fixées, on en tirera toutes les conséquences », a-t-il prévenu.

[Source : Le Monde]