Le livre collectif « Bruno Latour ou l’art d’assembler » fait le point sur l’actualité du grand sociologue mort en 2022
La transformation du regard suscitée par Bruno Latour se poursuit activement dans de nombreux domaines scientifiques et politiques. Ce livre, sous la direction de Philippe Descola et Bruno Karsenti, l’atteste. Exploration du legs latourien.
Comment prendre la mesure de l’héritage intellectuel de Bruno Latour (1947-2022) ? Sociologue, anthropologue et philosophe français comptant parmi les plus lus dans le monde, il est l’auteur d’une œuvre foisonnante, qui a influencé la recherche au sein de nombreuses disciplines, tout en provoquant parfois de vives polémiques.
Traversant notamment les domaines de la sociologie des sciences ou du droit, de l’anthropologie des techniques, de l’écologie politique, comme de la métaphysique et de la théologie, ses travaux ont transformé notre regard sur de nombreux objets d’étude en les resituant dans des contextes vivants et incarnés. Dans la dernière partie de sa carrière, il s’est employé à créer des dispositifs de recherche collectifs destinés à affronter la crise écologique.
Quelques semaines avant de s’éteindre, il prononçait un discours poignant dans le grand amphithéâtre de Sciences Po, à Paris, où il appelait de ses vœux la fondation d’une nouvelle université libre, vouée à former les esprits aux « sciences terrestres » et, par là, à outiller notre action au sein du nouveau « régime climatique ».
Comme l’a montré un colloque d’hommage organisé dans ce même amphithéâtre quelque deux ans plus tard, dont l’ouvrage collectif qui paraît aujourd’hui, Bruno Latour ou l’art d’assembler, constitue les actes, la question du legs latourien se tient, précisément, dans un certain rapport entre science et politique.
Or, avec Latour, il est devenu incontournable de penser ce rapport à partir d’une condition qui permet fondamentalement de situer le savoir et d’orienter le pouvoir : la Terre. Comme on n’hérite pas tous les jours d’une planète, voici quatre mots pour comprendre comment science et politique, chez Latour, sont devenues terrestres.
Non-humain
Dans une note de 2010, Bruno Latour écrivait : « Depuis des centaines de milliers d’années, c’est l’intrication des humains et des non-humains qui constitue la donnée la plus massive (mais aussi la plus méconnue) de l’histoire. » Son œuvre a fortement contribué à introduire sur la scène des sciences dites « humaines » des acteurs ou « actants » non humains, en leur conférant un rôle qui n’a rien d’accessoire. Outils de mesure scientifiques, machines, microbes, documents… ces éléments font par exemple la différence dans la formulation de vérités scientifiques, et participent ainsi activement à la construction de faits sociaux, comme Latour le montre dans La Vie de laboratoire (avec Steve Woolgar, La Découverte, 1988) ou La Science en action (Sage, 1979 ; La Découverte, 1988), et d’une manière générale dans sa « théorie de l’acteur-réseau » développée avec le sociologue Michel Callon (1945-2025).
Le grand récit du progrès vu comme le vol en ligne droite d’esprits flottant au-dessus du monde s’en est trouvé écorné. Ce décentrement de l’humain est radicalisé dans Nous n’avons jamais été modernes (La Découverte, 1991). Défendant l’idée que les « modernes », en dépit des dualismes qu’ils promeuvent (entre « nature » et « société », ou entre « objet » et « sujet »), passent leur temps à fabriquer des entités hybrides, ce livre majeur ouvre la voie à une réflexion d’ordre ontologique et cosmologique qui trouve des échos dans l’anthropologie de Philippe Descola, ainsi que dans des initiatives juridiques et politiques visant à faire reconnaître comme sujet de droit des entités non humaines (à l’image du fleuve Atrato, en Colombie, en 2016, comme le relate l’anthropologue Sandrine Revet dans Bruno Latour ou l’art d’assembler).
Atterrir
Si l’approche empirique et pragmatiste de Latour l’a porté vers le terrain de l’enquête et son potentiel de déstabilisation des idées reçues, un tournant écologique est opéré très explicitement à partir de la parution de Face à Gaïa (La Découverte, 2015) en direction d’un terrain d’échelle nouvelle, celui de la Terre. A la suite des scientifiques James Lovelock (1919-2022) et Lynn Margulis (1938-2011), le philosophe se sert du nom mythique Gaïa pour réenchanter ce que les modernes tendent à se représenter comme une concrétion minérale jetée dans l’espace infini, dont les humains auraient appris à exploiter les ressources. En raison de l’impasse de ce rapport à la fois astronomique et productiviste à la Terre, Latour a défendu la nécessité de reconsidérer notre ancrage terrestre sous l’angle des réseaux d’interdépendance avec tous les éléments qui composent la « zone critique », cette fine pellicule qui, de la basse atmosphère au sous-sol, abrite toutes les formes de vie.
Les enjeux métaphysiques et cosmologiques que cette irruption implique se traduisent en des modalités très concrètes d’appréhension. Ainsi, dans son livre Où atterrir ? (La Découverte, 2017), Latour invitait les humains à devenir des « terrestres » en répondant à des questions simples : « De quoi je dépends pour vivre ? Par quoi ces attachements sont menacés ? Que faire pour défendre ce à quoi je tiens et qui me fait tenir ? »
Assembler
En quoi consiste l’« art d’assembler » de Bruno Latour ? A mettre ensemble des éléments qui ne se ressemblent pas. Comme dans la théorie de l’« acteur-réseau » ou dans la proposition, en 1994, de créer un « parlement des choses », la capacité d’agir repose sur des connexions hétérogènes qui font sens à différentes échelles. Comme l’expliquent les sociologues Luc Boltanski ou Arnaud Esquerre dans Bruno Latour ou l’art d’assembler, Latour abordait la société comme « association » et non comme expression d’un « social » régi par des lois structurantes (telle la lutte des classes).
Cette approche a valu à Latour bien des hostilités, du côté d’une sociologie critique chère à Pierre Bourdieu (1930-2002) en particulier. Plusieurs textes du volume collectif défendent néanmoins la valeur politique de la pensée latourienne, à travers, par exemple, l’idée de « classe géosociale », ou en évoquant deux formes d’expérience originales. D’une part, celle des dispositifs collectifs mis en place à partir de ses théories, comme dans les ateliers « Où atterrir ? ». D’autre part, les manières d’assembler les regards et les imaginaires en créant des formes publiques qui modifient la représentation des problèmes et des possibles, à travers des expositions ou des pièces théâtrales, comme dans sa collaboration avec l’historienne des sciences et metteuse en scène Frédérique Aït-Touati.
Ecologiser
Parmi les nombreuses inventions conceptuelles de Bruno Latour, « écologiser » désigne une opération de pensée qui articule bien ses premiers travaux à la période la plus récente. Entre le concept d’« acteur-réseau » et l’avènement du « terrestre », il écrivait en 1995 : « Ecologiser une question, un objet, une donnée (…), c’est l’opposer, terme à terme, à une autre activité, poursuivie depuis trois siècles, et que l’on appelle, faute d’un meilleur terme, modernisation. »Quand les Modernes pensent « maîtriser les territoires qu’ils transforment », écrit la chercheuse Déborah Bucchi dans l’ouvrage collectif, les « terrestres » « écologisent » et procèdent par enquêtes, ouverts à la découverte des processus d’engendrement de la vie.
Décrivant comment elle a, dans cet esprit, « écologisé » sa recherche, la philosophe Vinciane Despret cite la philosophe des sciences Isabelle Stengers qui, à propos de son ami disparu, a écrit : « Si l’espoir que Latour n’a cessé de chercher à nourrir doit être prolongé sur un mode contemporain, ce n’est peut-être pas le souci moral et les scrupules qui doivent être réactivés, mais des pratiques sensibles et irréductiblement collectives qui transmettent à ceux qui viennent la confiance dans leur capacité à participer à la fabrique de leur monde. »
Critique
Lire Latour à partir de ses effets
La soixantaine de textes réunis par l’anthropologue Philippe Descola et le philosophe Bruno Karsenti fonctionnent comme un carottage dans le sol fertile de la pensée latourienne. Ils rendent visibles la profondeur chronologique des thèmes, des collaborations, des amitiés. Comme avec l’œuvre des artistes Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, que Latour inspirait, Time Capsules and Palimpsests (2017) – une installation d’éléments géologiques suspendus dans l’espace –, ce livre peut se lire horizontalement, en partant de n’importe quel point. Il dessine sur, avec et par l’œuvre une constellation produite par les rayonnements de Latour, dans des champs très divers, selon des perspectives qui peuvent diverger, voire s’opposer (à propos, par exemple, de la question de savoir s’il faut ou non se passer du concept de « nature »).
Partout, cependant, vibre l’écho d’une dynamique intellectuelle généreuse qui affecte les manières de penser, et que les deux mêmes artistes expriment ainsi : « Soudain, on se sentait capables de négocier d’autres possibles, d’élargir nos territoires, nos explorations, nos espérances. » Belle invitation à lire Latour à partir de ses effets. Si, comme l’écrit Bruno Karsenti, « il n’y a pas de Latour d’origine contrôlée », le meilleur hommage qui pouvait lui être rendu était bien de maintenir son œuvre ouverte à une pluralité de lectures, tout en montrant, par l’exemple, avec quels outils précis et de quelle façon ce chemin de lecture pouvait être tracé.
[Source : Le Monde]