Kumiko Kotera, astrophysicienne : « J’estime ne jamais avoir été exceptionnelle en maths et en physique »

« J’avais 20 ans ». La Franco-Japonaise de 43 ans raconte comment sa double culture l’a poussée à se battre, jusqu’à devenir la première femme à diriger l’Institut d’astrophysique de Paris.

Avr 14, 2026 - 12:42
Kumiko Kotera, astrophysicienne : « J’estime ne jamais avoir été exceptionnelle en maths et en physique »
Kumiko Kotera, astrophysicienne au CNRS, à Paris, en 2024. FRANCK FERVILLE

Dans son bureau lumineux de l’Institut d’astrophysique de Paris (IAP), dans le 14e arrondissement, Kumiko Kotera reçoit avec quelques boules de chocolat et du café. Cette astrophysicienne au CNRS est devenue en 2025, à 42 ans, la première femme à diriger cette institution prestigieuse.

Installée dans son fauteuil carré noir, elle évoque d’emblée ses multiples casquettes. La directrice de l’IAP se présente surtout comme chercheuse. Elle a monté, avec son collègue Olivier Martineau, les projets internationaux Grand (giant radio array for neutrino detection), puis Heron (hybrid elevated radio observatory for neutrinos) : d’ambitieuses odyssées scientifiques utilisant des antennes radio pour traquer les particules issues d’astres en explosion.

« Sans oublier ma facette d’autrice », souligne-t-elle. Sur son étagère trône le prix Bourrienne, qui récompense chaque année un ouvrage de vulgarisation scientifique, décerné en 2025 pour L’Univers violent, paru la même année chez Albin Michel. Un livre où son regard de chercheuse rencontre enfin la plume qu’elle rêvait de manier depuis l’enfance.

Dans quel milieu avez-vous grandi ?

Mon père était chimiste au CNRS, et ma mère, de formation scientifique, s’occupait à temps plein du foyer. Mon père est venu en France pour sa thèse et a apprécié la façon dont la science est faite ici, alors il est resté. Nous vivions dans un milieu aisé, mais avec le salaire modeste d’un chercheur fonctionnaire, ce n’était donc pas non plus le grand luxe.

Mon père aimait changer de zone géographique et de sujet de recherche – un trait de caractère dont j’ai hérité –, donc nous avons beaucoup déménagé. Je suis née à Rouen, mais j’ai fait mon CP dans le New Jersey, aux Etats-Unis. J’ai passé le reste de ma primaire dans le 13e arrondissement de Paris, avant de partir à Grenoble pour le collège. A la maison, avec mes parents et ma sœur cadette, nous parlions exclusivement japonais. Cette double culture m’a donné une identité riche et complexe : je suis française sans l’être tout à fait, et au Japon, je ne me sens pas non plus japonaise.

Mes parents m’ont aussi transmis une mentalité qui se résume en deux concepts puissants : le ganbaru, cette volonté de donner le meilleur de soi-même, et le shoganai, une forme de résignation positive – si on a tout donné et que ça ne marche pas, c’est que cela ne devait pas être.

Avant de vous lancer dans les sciences, enfant, aviez-vous des rêves très différents ?

Ma première passion, c’était la littérature. J’ai beaucoup lu, et de tout, depuis petite, des Trois Mousquetaires, d’Alexandre Dumas, à Electre, de Jean Giraudoux, en passant par les romans et les essais de Nancy Huston. Et surtout, j’ai toujours écrit. Cela me permettait de construire des histoires, mais aussi de jouer avec les mots, les sons et les images. Je voulais devenir écrivaine. C’est un désir qui ne m’a pas quittée.

Vers 13 ans, je me suis dit que ça ne faisait pas sérieux d’écrire sur les fiches d’orientation « Profession envisagée : écrivaine ». Pourtant, mon entourage m’encourageait vivement dans cette voie. J’ai décidé que je deviendrais astrophysicienne, un domaine que j’ai choisi pour sa dimension poétique. C’est du moins ce qui émanait des images du magazine scientifique Pour la science, auquel nous étions abonnés. J’appréciais l’esthétique des couvertures illustrant des supernovae [explosions d’étoiles massives en fin de vie, qui libèrent une énorme quantité d’énergie et de matière dans l’espace].

J’étais aussi attirée par ce que je voyais de la recherche à travers mon père : être absorbé par de petites et grandes questions, avoir des éclairs de compréhension. C’est cette façon de trouver des solutions en équipe qui m’importe dans mon métier.

Quel genre d’élève étiez-vous ?

J’avais de bonnes notes, mais j’estime ne jamais avoir été exceptionnelle en maths et en physique. Mon passage au lycée international Stendhal, à Grenoble, a été fondateur : j’ai le sentiment d’y avoir acquis les premières clés pour comprendre le monde, que ce soit du point de vue des sciences ou des humanités. La classe préparatoire a été plus ardue, et, face aux autres élèves, qui excellaient techniquement en maths et en physique, j’ai beaucoup douté de mes capacités à faire une carrière en astrophysique. Nous étions alors principalement jugés sur notre virtuosité mathématique. J’ai compris depuis que la recherche nécessite aussi d’autres qualités.

Votre parcours a d’ailleurs failli s’arrêter à l’âge de 22 ans…

A la fin de mon cursus d’ingénieure à l’Ecole nationale supérieure de techniques avancées (Ensta), j’étais prête à faire une croix sur mes aspirations d’astrophysicienne. La perspective d’obtenir une place en master, de réussir une thèse, puis de décrocher un poste permanent de chercheuse me semblait peu réaliste au vu de mon niveau. Je suis donc allée voir Joaquim Nassar, directeur des études à l’Ensta, aujourd’hui attaché scientifique à l’ambassade de France à Washington, pour lui annoncer que je m’orientais finalement vers un métier d’ingénieure.

Il m’a écoutée, m’a proposé de m’asseoir et m’a dit simplement : « Ce serait un peu dommage, non ? » Mon parcours a été marqué par des personnes qui ont su, à certains moments, croire en moi plus que moi-même. J’ai déposé mon dossier pour le master 2 d’astrophysique de l’IAP, j’ai été prise, et j’ai par la suite obtenu une bourse de thèse de l’université Pierre-et-Marie-Curie [aujourd’hui Sorbonne Université] pour faire mon doctorat à l’IAP.

Après votre thèse, vous avez fait un postdoctorat de deux ans à Chicago, puis un an à Caltech, en Californie. En quoi cette période américaine vous a-t-elle transformée ?

En France, je traversais une phase d’incertitude liée à la pression des concours de recrutement. Au CNRS, dans un domaine donné, il y a quatre ou cinq postes chaque année pour 200 candidats… Je me sentais petite, dans le noir, sans savoir comment naviguer pour « atterrir » professionnellement.

Mon séjour à l’université de Chicago a été une explosion d’énergie. J’y ai rencontré ma mentore, la physicienne Angela Olinto, qui m’a montré qu’on pouvait rester soi-même et réussir, qu’il n’était pas nécessaire de se déguiser. Elle a mis en valeur ma créativité, et j’ai même pu lui parler de mon écriture. Grâce à elle, j’ai développé ma vision scientifique globale et mon intuition. C’est essentiel pour capter les signaux faibles et relier les idées entre elles.

Vous venez d’obtenir un financement européen de 14 millions d’euros pour le programme Heron et vous êtes la première femme à diriger l’IAP. Quel regard portez-vous sur votre parcours ?

Aujourd’hui, j’ai la chance de me sentir à ma place. J’ai beaucoup de reconnaissance envers le système scolaire et les personnes qui m’ont soutenue. J’ai appris à équilibrer mes deux cerveaux : celui qui fait de la science et celui qui écrit. Mon livre les réconcilie et donne sens à mon parcours, à mes choix. J’ai beaucoup douté pendant mes études et ma carrière, mais je vis désormais mon syndrome de l’imposteur autrement.

Je considère ce doute comme une forme d’humilité, peut-être héritée de ma culture japonaise, qui permet de me remettre en question et d’être à l’écoute, plutôt que de rester figée dans des postures rigides. Je m’en sers quand je déroule des analyses scientifiques, mais aussi quand j’interagis avec mes collègues. La recherche scientifique mobilise l’intelligence collective, et exige donc de dépasser ses préconceptions pour rassembler les compétences de tous bords. Et puis, quand on vit ainsi avec la science dans la peau, qu’on en vibre, ça la rend belle, forcément. Alors, aux jeunes filles qui veulent se lancer en sciences, je dis : c’est OK de douter. Il faut se saisir de ce doute pour avancer sans se laisser écraser, et ça devient notre force.

Avec le recul, diriez-vous que 20 ans est le plus bel âge de la vie ?

Pour moi, ce n’était pas forcément le bel âge ; c’était une phase d’ascension tumultueuse, que je divise en deux chapitres. Le premier, gris et incertain, m’a outillée pour naviguer dans le milieu académique, en terminant mes études. Le second, éclatant, passé aux Etats-Unis : c’est là que tout s’est révélé, le monde comme moi-même. Ces deux expériences m’ont permis de rentrer en France pour ma trentaine nourrie, sereine, prête à de belles rencontres et à la construction de grands projets.

[Source: Le Monde]