« Euphoria » : une troisième saison de sidérants errements adolescents
La nouvelle saison de la création de Sam Levinson ne cède rien à la noirceur, mais continue d’impressionner par ses ambitions artistiques.
Il avait déjà fallu trois ans pour que la deuxième saison d’Euphoria ne donne une suite aux errements hédonistes des adolescents de Sam Levinson. Le créateur s’est inspiré d’un format israélien, mais a surtout nourri la série de sa propre expérience de l’addiction. Il aura ensuite fallu encore quatre ans pour que la troisième ne parvienne jusqu’à nous, et ces longues ellipses font d’Euphoria une sorte de série-fusée par sa puissance, mais dont les étages seraient un peu disjoints, surtout que, entre-temps, quelques-uns de ses acteurs – Zendaya, Jacob Elordi et Sydney Sweeney – sont devenus des stars d’envergure mondiale.
D’autres sont morts, et la série résonne de l’absence d’Angus Cloud – Fez, le petit dealer charismatique de la deuxième saison – et de celle d’Eric Dane, qui trouva dans le rôle du père de Nate un de ses plus beaux numéros. L’acteur est mort en février de la maladie de Charcot, et les quelques scènes dans lesquelles il apparaît, légèrement affaibli, donnent à la série, déjà connue pour sa noirceur, des accents crépusculaires.
Le premier épisode fait commencer la saison assez loin du point de départ de la série, ce qui ne surprendra personne, mais risque de décontenancer les fans. Les adolescents d’avant ont quitté le lycée et se sont transformés en jeunes adultes qui tâtonnent encore – Rue (Zendaya), qui reste le centre nerveux de la série, n’a de son aveu même « jamais dessaoulé ». Curieusement, elle semble avoir encore toute sa tête lorsqu’on la découvre au milieu du désert et très loin de chez elle, forcée d’abandonner sa voiture coincée en équilibre sur une barrière, comme une allégorie de la vie sur le fil qu’elle a choisi de mener. Seule, elle a coupé les ponts avec sa famille et n’a pas vu Jules, l’adolescente transgenre avec laquelle elle formait, depuis plusieurs années, dans les précédentes saisons, un couple fragile.
Comme son nom l’indique, Euphoria excelle à filmer les états limites, la recherche effrénée de plaisirs fugaces propre à la jeunesse, mais qui trouve ici son prolongement dans une espèce d’état aux contours flous, dont on ne sort qu’à contrecœur. Sam Levinson n’est pas tendre avec ses personnages, persistant à parier que des pires désespoirs peuvent surgir de la beauté et des émotions.
Petit chien lubrique
La seule qui semble, en tout cas dans les trois premiers épisodes que l’on a pu voir, s’accommoder sans trop de souci du passage à l’âge adulte est Lexi (Maude Apatow), ancienne bonne élève devenue assistante dans un studio de cinéma, qui a compris que toute progression comporte son lot de microhumiliations. Forte de sa carrière, explosive, et particulièrement de ses rôles dans le cinéma indépendant, Sydney Sweeney se prête encore une fois, dans le rôle de Cassie, au jeu d’une mise en scène outrancière. Ce sont ses fesses que l’on voit en premier, alors que la jeune femme, qui s’ennuie à la maison en attendant son mariage avec Nate (Jacob Elordi), crée un contenu pour lequel elle s’est déguisée en petit chien lubrique.
Les réseaux sociaux comme OnlyFans sont devenus un business comme un autre, et Euphoria enregistre, voire surjoue, la banalisation totale des codes du porno. Un entre-deux dont les jeunes femmes se servent pour justifier une forme d’empouvoirement par le biais de l’exhibition et la monétisation de leur corps en ligne. Sauf que, au bout du compte, ce n’est même pas son indépendance que Cassie finance, mais son mariage avec Nate, qui a hérité de l’entreprise de son père et découvre les trous dans le bilan comptable. Le discours d’Euphoria sur le sujet reste volontairement ambivalent, la série continue de déshabiller ses personnages féminins jusqu’au ridicule et de leur faire subir outrage sur outrage – dans une scène d’une violence inouïe, Rue se transforme en mule en avalant à grands coups de lubrifiant plusieurs dizaines de sachets de drogue.
Sam Levinson continue de chercher la sidération, un peu toujours de la même façon. Mais si cette troisième saison semble nourrir peu d’espoir quant au devenir de ses personnages, sa sophistication visuelle et ses ambitions cinématographiques, qui consistent essentiellement à jouer sur la fascination-répulsion qu’un tel spectacle suscite, fonctionne encore, surtout sur ceux qui ont suivi ces jeunes gens dès le début.
Comme Jules (Hunter Schafer) travaille à l’écran sa persona de femme à l’aide de postiches et de robes délirantes, la série s’applique à perfectionner son statut d’œuvre d’art. Elle le fait sans trop réfléchir à son scénario, sans craindre les creux ni les débordements, mais avec une sorte de conviction, celle de Sam Levinson, unique auteur de la série, qui la place aujourd’hui très à part dans le paysage télévisuel.
[Source: Le Monde]