Jeunes dans les conflits en Afrique : de combattants à acteurs de la paix

Des kalachnikovs plus grandes que ceux qui les utilisent ? En décembre 2015, l'ONU s'engageait contre le recrutement des jeunes dans les conflits. Où en est-on dix ans plus tard ? Pourquoi les jeunes sont-ils les premiers concernés par la violence armée en Afrique ? Décryptage avec Les Mots de la Paix.

Jan 12, 2026 - 07:18

1 milliard 200 millions de jeunes dans le monde. En Afrique, cela correspond à 3 habitants sur 4. Et sur le continent, les jeunes constituent une large majorité des personnes armées. Dans les pays en conflits, ils sont souvent les principales victimes, mais aussi parfois les bourreaux. Alors, comment protéger la jeunesse de la violence et des conflits ?  

Qu’est-ce qu’un jeune ?

Définir la jeunesse est plus compliqué qu'il n'y paraît car, selon les institutions, la fourchette d'âge varie. Les jeunes sont âgés :

  • de 15 à 24 ans pour l’Assemblée générale de l’ONU,
  • de 15 à 29 ans pour le Conseil de sécurité de l'ONU,
  • de 15 à 35 ans pour l’Union africaine.  

Mais en Afrique, les célibataires, sans enfant ou situation stable, sont souvent considérés comme jeunes. Donc selon cette définition, il existe des jeunes de 45, voire 50 ans ! Et dans leurs sociétés, cette jeunesse est surtout synonyme d’échec social.  

Enfin, les défis affrontés par les jeunes sont très différents selon leur classe sociale, leur groupe identitaire, leur religion ou leur sexe. Difficile de classer dans la même catégorie une jeune femme du Cap en Afrique du Sud et un jeune homme de Gao au Mali ! 

Difficile également de mesurer précisément le rôle et le nombre des jeunes impliqués dans les conflits, bien qu'ils constituent les premières recrues des groupes armés.  

En août 2025, Leonardo Santos Simão, représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies à la tête du Bureau pour l'Afrique de l'Ouest et le Sahel (UNOWAS) soulignait : "Les jeunes sont de plus en plus souvent la cible privilégiée des groupes terroristes et extrémistes violents qui cherchent à recruter. L'insécurité croissante aggrave une situation humanitaire déjà désastreuse."

jeunes soldats seleka pendant conflit en RCA

Sur cette photo de mars 2013, de jeunes soldats de l'alliance rebelle Séléka posent pour une photo aux côtés de leurs camarades à Bangui, en République centrafricaine. Des enfants soldats ont même été utilisés dans certains des combats les plus violents de la bataille de Bangui. AP Photo

Depuis quand les jeunes sont-ils enrôlés dans les guerres en Afrique ?

Dans l’histoire militaire, des enfants ont été exploités de gré ou de force à de nombreuses époques et dans de nombreuses cultures, y compris en Afrique.

Chez les Masaï du Kenya par exemple, l’Enkipaata était traditionnellement le rite de passage du statut d'enfant à celui de guerrier.  

Mais c’est dans les années 1990 que l’engagement des jeunes dans les conflits armés est devenu de plus en plus massif.

En Sierra Leone, les très jeunes combattants du Front révolutionnaire uni se sont rendus célèbres par leur extrême violence, en tranchant les mains, les pieds et les oreilles, en violant ou parfois en ouvrant les ventres des femmes enceintes.  

Des violences atroces ont aussi été commises par les adolescents recrutés en Ouganda par l’Armée de résistance du Seigneur.

Ce sont aussi ceux qu’on appelait les "Jeunes Patriotes" et les jeunes recrues des "Forces nouvelles" qui se sont illustrés par leur extrémisme au cours de la crise ivoirienne entre 1999 et 2011.

Et en République centrafricaine, lors de la guerre qui conduit à la chute du président François Bozizé en 2013, les groupes anti-balaka tout comme la Seleka ont massivement recruté au sein de la jeunesse dans toutes les provinces du pays.  

Aujourd’hui, les images de propagande des groupes islamistes armés montrent des combattants de plus en plus jeunes aussi bien au Sahel qu’en Somalie.  

jeune enfant soldat avec fusil en sierra leone

En mai 2000, un enfant soldat de 14 ans de l'armée sierra-léonaise tient un fusil à chargement automatique, près de Masiaka, à 55 km à l'est de la capitale Freetown.

Photo AP/Adam Butler

Pourquoi les jeunes s’engagent-ils dans la violence armée ?

Leurs motivations sont très variées et évoluent avec le temps :  

  • il s’agit le plus souvent de protéger sa propre vie et celle de sa famille ;  
  • parfois plus largement de préserver sa communauté de l’insécurité, du banditisme et de la criminalité en intégrant des groupes d’autodéfense ;
  • il y a aussi l'appât du gain ;  
  • la religion et l'idéologie poussent certains à prendre les armes ;  
  • des partis politiques recrutent également des jeunes dans leurs services d’ordre, voire dans des milices.

Les recrutements peuvent être forcés mais le plus souvent, c’est librement que les jeunes choisissent de prendre les armes.  

Souvent, les conflits intergénérationnels et les privilèges accordés aux ainés, par exemple pour l’accès à la terre ou aux postes à responsabilité, incitent beaucoup d’entre eux à préférer des activités armées, plus lucratives et plus prestigieuses pour leur statut social.  

"Tant que la question de la gouvernance démocratique en Afrique ne sera pas réglée, les groupes armés vont prospérer, et certains jeunes iront les rejoindre, estime l'artiste togolais Elom 20ce, auteur du documentaire Comprendre et surmonter l’exposition des jeunes à la violence, à l’exclusion et à l’injustice. Il y a une violence de l'État qui re remplit pas sa part du contrat social, une violence contre laquelle les jeunes se retournent en rejoignant ces groupes armés qui leur proposent autre chose. Ces groupes comblent le déficit de l'État notamment dans les zones rurales. Si on veut transformer les choses, il faut donner à la jeunesse le droit de rêver. La jeunesse africaine n’a plus de perspective, son horizon est bouché, cadenassé par des politiques internationales et locales qui ne leur permettent pas de se projeter vers l’avenir. "

"Les jeunes Africains sont terrorisés, et c'est pour cela qu'ils veulent quitter le continent. Ils veulent des représentants qui se soucient d'eux, ils ne se sentent pas représentés par des vieux qui sont au pouvoir"se désole l'artiste Elom 20ce.

Comment lutter contre l’engagement des jeunes dans la violence armée ?

C’est l’ambition de la résolution 2250 adoptée en 2015 par le Conseil de sécurité des Nations unies.  

Son objectif est d’abord de protéger les jeunes des conséquences des conflits, comme les traumatismes, les handicaps, la déstructuration des cellules familiales ….

Mais cette résolution vise surtout à lutter contre le recrutement des jeunes dans les groupes armés, particulièrement dans les mouvements impliqués dans des activités terroristes.

Il s'agit aussi de favoriser leur retour à la vie civile grâce à des programmes de « Désarmement, Démobilisation, Réinsertion ».  

Cette résolution 2250 a marqué un tournant car elle considère les jeunes non plus seulement comme des combattants mais aussi comme des acteurs clés dans la prévention des conflits et la consolidation de la paix. Elle incite les organisations de la jeunesse à s’investir dans les processus de reconstruction et de réconciliation post-conflit. Son ambition est de faire des jeunes des « faiseurs de paix ».  

La résolution insiste particulièrement sur la nécessité d’offrir des opportunités économiques aux jeunes. Or selon l’Organisation internationale du travail (OIT), plus d'un jeune Africain sur quatre n'est ni en emploi, ni à l'école.  

Sans perspective professionnelle, il est à craindre que le passage du statut de jeune à celui d’adulte ne continue pour beaucoup à se faire par le recours aux armes.  

[Source: TV5Monde]