En Irak, la Coupe du monde 2026 offre un rare moment d’union nationale malgré la défaite contre l’équipe de France

L’aventure des Lions de Mésopotamie au Mondial 2026 offre une échappatoire au peuple irakien, dans un pays encore hanté par les fantômes de la guerre et les tensions communautaires. A Bagdad, le match contre les Bleus était particulièrement attendu.

Juin 23, 2026 - 13:35
En Irak, la Coupe du monde 2026 offre un rare moment d’union nationale malgré la défaite contre l’équipe de France
Retransmission du match France-Irak en phase de groupes de la Coupe du monde de football, au café Abou Haloub, à Bagdad, le 22 juin 2026. LAURENT VAN DER STOCKT POUR « LE MONDE »

À quelques heures du coup d’envoi de France-Irak, lundi 22 juin à Philadelphie, (Pennsylvanie), l’Irak, pays aux multiples divisions, s’est de nouveau retrouvé soudé autour de son équipe de football. Depuis le début du tournoi, les appartenances, rivalités, antagonismes communautaires se sont tus. En se réinventant en supporteurs unis le temps de la compétition, les Irakiens célèbrent autant le football qu’un rare moment de concorde.

La participation de l’équipe au Mondial 2026 avait déjà des airs de miracle. Le 31 mars, les Lions de Mésopotamie obtenaient leur ticket pour l’Amérique du Nord en battant la Bolivie (2-1). Une qualification historique, la première depuis 1986. Pour marquer l’événement d’une pierre blanche, le gouvernement a décrété deux jours fériés.

Quelques semaines plus tard, les débuts difficiles dans le Mondial, avec une lourde défaite contre la Norvège (1-4), n’incitaient pas à l’optimisme pour la rencontre face aux Bleus de Kylian Mbappé. De fait, il n’y a pas eu d’exploit : l’Irak s’est incliné 0-3. Les Irakiens ne se faisaient pas d’illusion, se raccrochant toutefois à la satisfaction d’en être arrivés là. Déjà une victoire en soi.

Depuis une bonne semaine, les pronostics s’invitaient dans toutes les conversations. « Vous le voyez comment le résultat ? Vous croyez que l’Irak peut gagner ? » La question n’appelait pas vraiment de réponse franche, mais un peu de ménagement. La France a plus d’une fois perdu des matchs que les observateurs pensaient gagnés d’avance, a-t-on assuré. Et puis, dans le football, le cœur compte énormément. Justement, cette sélection irakienne en a à revendre, en rassemblant derrière elle une nation fracturée à l’extrême.

Elle porte un nom – les Lions de Mésopotamie – qui résonne merveilleusement et qui en appelle à la majesté d’une histoire prestigieuse, là où ont été inventées les villes, l’écriture, et l’urbanisme. On en finirait presque par se demander si à Ur ou Uruk, on ne jouait pas déjà au ballon !

Vestige d’une mémoire meurtrie

Il est minuit, dans la nuit de lundi à mardi 23 juin, quand arrive enfin l’heure de vérité : le coup d’envoi du match face aux Bleus. Pour le vivre, il n’y a pas de meilleur endroit que le café Abou Haloub à Karrada, quartier de Bagdad coincé dans les méandres du Tigre. Un luxe insolent s’étale sur certaines avenues de la zone, où des berlines imposantes et flambant neuves, piégées dans les embouteillages perpétuels, passent devant des boutiques vides mais encore éclairées à cette heure avancée.

Le café Abou Haloub, lui, n’a pas changé d’un iota, vestige de la mémoire meurtrie de ce quartier qui a connu tant d’abominations. Le 3 juillet 2016, l’organisation Etat Islamique y perpétrait un des plus sanglants attentats au camion piégé jamais survenu dans la capitale, déclenchant un incendie dans un centre commercial. Plus de trois cents personnes sont mortes à Karrada, ce jour-là.

Au café Abou Haloub, à Bagdad, le 22 juin 2026.

Le football promet d’offrir une échappatoire aux nuages sombres du passé, qu’ils soient très récents ou plus anciens. Ali Abdu Salam fait partie de ceux qui se souviennent de l’autre fois où le ballon rond a eu ce pouvoir inouï d’unifier le pays. C’était en 2007, au plus fort de la guerre civile opposant formations miliciennes chiites et sunnites, lorsque les quartiers mixtes se transformaient de force en réduits pour une seule confession, et que les atrocités ensanglantaient chaque journée.

Mais le 29 juillet, il y eut ce moment suspendu quand l’Irak a battu l’Arabie saoudite (1-0) en finale de la Coupe d’Asie des nations. Les célébrations se sont étendues à travers le pays. Pour une fois, les rafales d’armes automatiques partaient à l’unisson dans le ciel pour célébrer une victoire qui était celle de tout un peuple.

Presque vingt ans plus tard, les Irakiens auraient aimé voir se reproduire la magie de 2007. « Il n’y a que le football qui nous rende heureux comme ça », insiste Ali Abdu Salam. Dans la rue à côté du café Abou Haloub, la police bloque les accès, non pas pour installer un check-point, comme il y en a tant eu, mais pour permettre que soient déployées plus de chaises en plastique sur le bitume encore brûlant d’une journée où il a fait 47 °C.

Juste avant le début du match, un serveur installe les narguilés. Et c’est parti. La ferveur des premières minutes sera éteinte après un quart d’heure de jeu par le premier but de Kylian Mbappé. L’enthousiasme se tasse. Le public s’agite, tire sur les pipes à eau, sans joie. Un homme nous félicite pour l’ouverture de la marque, avant que la conversation ne dévie vers son métier. Il est capitaine dans les forces spéciales, a sauté cinquante-sept fois en parachute sans jamais trembler. « Il ne faut avoir peur de rien, sauf de la défaite », assure-t-il. Lui aurait aimé que le score en reste là. Las, l’équipe de France marquera deux autres buts.

Retransmission du match France-Irak, au café Abou Haloub, à Bagdad, le 22 juin 2026.

Entre la déception et la fatigue, accentuées par la longue interruption de la rencontre à cause des orages qui ont menacé la tenue du match, la défaite s’est immiscée dans la fête espérée. De nombreux spectateurs s’en vont. Un petit rêve irakien s’en est allé, lui aussi. Pourtant, l’élimination n’est pas encore scellée : les Lions de Mésopotamie auront une ultime chance de poursuivre leur aventure. Pour cela il faudra s’imposer, vendredi 26 juin, face au Sénégal et espérer accrocher une place de « meilleur troisième ».

[Source : Le Monde]