La guerre au Moyen-Orient révèle les vulnérabilités structurelles de l’économie égyptienne, sous la coupe de l’armée

Le blocage du détroit d’Ormuz et la flambée des cours des hydrocarbures fragilisent le pays, très dépendant du tourisme comme des entreprises sous la coupe de l’Etat, et dépourvu d’une véritable base industrielle.

Mai 22, 2026 - 15:42
La guerre au Moyen-Orient révèle les vulnérabilités structurelles de l’économie égyptienne, sous la coupe de l’armée
Une rue du centre-ville du Caire, alors que les commerces nocturnes viennent de rouvrir après une période de couvre-feu dû aux pénuries d’énergie, le 28 avril 2026. KHALED DESOUKI/AFP

L’attaque israélo-américaine sur l’Iran a percuté une économie égyptienne qui, début 2026, était en plein rebond. Dès le 28 février, Israël a cessé ses livraisons de gaz naturel liquéfié à l’Egypte, contrainte d’en importer des Etats-Unis à des prix plus élevés. Tout a augmenté, en particulier la facture énergétique, dans un pays très dépendant des importations.

La sanction a été immédiate : la monnaie a subi une dévaluation historique, passant de 51 livres égyptiennes contre 1 euro avant la crise à plus de 60 aujourd’hui, avec un pic le 8 avril à 63,9. C’est la plus mauvaise performance au monde depuis le déclenchement du conflit, notait l’agence Bloomberg, le 30 mars. Et l’inquiétude revient : l’Egypte serait-elle au bord d’une nouvelle faillite, comme aux lendemains de l’invasion russe de l’Ukraine, en 2022 ?

La crise actuelle révèle, une fois de plus, les faiblesses structurelles de son économie, très sensible aux chocs extérieurs. La première d’entre elles est le déficit commercial chronique. Plutôt que sur une base industrielle exportatrice, l’économie repose sur trois rentes : les revenus de l’industrie touristique, ceux du canal de Suez, et les transferts monétaires des Egyptiens expatriés. Or, les deux premières sont touchées par le conflit actuel : les touristes sont moins nombreux et pourront être dissuadés par l’augmentation du prix des billets d’avion. Le canal de Suez, lui, peine à devenir un moteur fiable pour l’économie à cause de la multiplication des crises au Moyen-Orient.

La construction d’une base productive est limitée par l’emprise de l’Etat, en particulier de l’armée, sur l’économie, dans un pays dirigé par le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi, parvenu au pouvoir en 2013 à la faveur d’un coup d’Etat militaire soutenu par la majorité de la population. L’armée possède 97 compagnies, a révélé le Fonds monétaire international (FMI), dans un rapport de juillet 2025, dont 73 % dans le secteur industriel. En avril, le gouvernement a annoncé l’admission de six entreprises publiques dans le cadre du programme de privatisations, et prépare l’introduction en Bourse d’une trentaine d’autres, notamment dans le secteur du tourisme. A voir si cela sera suffisant, et qui voudra investir.

Méfiance des investisseurs

Car, autre faiblesse de l’Egypte, sa gouvernance économique est défaillante. Le pays est le dernier du classement régional du Rule of Law Index, une mesure du World Justice Project, une organisation internationale visant à encourager le règne de l’Etat de droit. Dans le classement global, il pointe à la 135e place sur les 142 pays mesurés. Cette piètre gouvernance économique suscite la méfiance des investisseurs étrangers et bride les ambitions des acteurs locaux. A moins de bien connaître le système et d’avoir de solides relations politiques, avec les ministres ou la présidence.

« Seules les grandes firmes étrangères investissent en Egypte, ou celles qui sont présentes depuis longtemps. Mais beaucoup de petits et moyens acteurs étrangers, qui pourraient accumuler les investissements et créer de nombreux emplois, ne s’y aventurent pas à cause de cet environnement défavorable », explique Timothy Kaldas, directeur adjoint du groupe de réflexion Tahrir Institute for Middle East Policy.

Plutôt que d’investir dans des secteurs plus productifs et de mener les réformes qui pourraient fragiliser la mainmise de l’armée sur l’économie, les autorités s’engagent dans une forme de fuite en avant en lançant d’immenses projets d’infrastructures. « Les dirigeants utilisent l’Etat pour emprunter des sommes colossales, afin de financer des projets qui enrichissent des entreprises appartenant aux militaires et aux services de renseignement ou leurs partenaires dans le secteur prétendument privé », reprend Timothy Kaldas.

A ces politiques s’ajoutent des subventions publiques élevées, une masse salariale importante et un faible niveau de recettes fiscales. L’ensemble creuse une dette publique qui dépasse 87 % du produit intérieur brut (PIB), selon le FMI. Les intérêts de la dette représentent le premier poste de dépense de l’Etat, c’est-à-dire 40 % des dépenses publiques, soit près de 10 % du PIB – en France, les intérêts de la dette représentent près de 2 % du PIB.

Pour la rembourser, l’Egypte est dépendante des capitaux spéculatifs. Des fonds étrangers sont attirés par les taux d’intérêt très élevés que le pays est contraint d’offrir pour financer sa dette : ils entrent massivement quand tout va bien et fuient tout aussi vite à la moindre turbulence, amplifiant les crises.

Risque d’une nouvelle faillite

Même si la croissance dépasse 4 %, comme elle est supposée le faire cette année, elle reste insuffisante pour absorber l’accroissement démographique, particulièrement fort. Chaque année, quelque 800 000 jeunes tentent de rejoindre le marché du travail. De 2016 à 2025, le PIB par habitant a reculé, passant d’environ 3 860 à 3 380 en dollars courantsselon le FMI, tandis que la population a gagné plus de 15 millions de personnes.

Il reste que Le Caire affronte la crise engendrée par la guerre au Moyen-Orient dans de meilleures conditions qu’en 2022. Le pays s’est résolu à appliquer un taux de change flexible pour sa monnaie, sous la pression du FMI, qui a notamment permis de limiter la fuite des capitaux – 8 milliards de dollars ont quitté l’Egypte au mois d’avril 2026, contre 20 milliards en avril 2022. Les autorités ont adopté une série de mesures pour affronter la crise, effort remarqué par les grandes agences de notation américaines, qui ont maintenu leurs notes pour l’Egypte, avec une perspective positive pour Moody’s.

Mais si la crise se prolonge, le risque d’une nouvelle faillite est réel, pour un pays qui a longtemps profité du concept du « too big to fail », soit « trop gros pour faire faillite », une expression financière appliquée aux institutions ou pays dont la taille est trop importante pour qu’on les laisse faire faillite sans déclencher des conséquences potentiellement systémiques. L’Egypte a été sauvée en 2024 par un investissement massif (35 milliards de dollars) des Emirats arabes unis dans un projet immobilier et touristique à Ras El-Hekma, sur la mer Méditerranée, ainsi que par des prêts du FMI et de l’Union européenne.

Si le pire arrive, l’Egypte deviendra peut-être « too big to bail », « trop grosse pour être renflouée », selon l’expression de l’économiste Ishac Diwan, professeur à l’Ecole d’économie de Paris. Les besoins de reconstruction sont immenses dans la région, entre Gaza, le Liban et la Syrie. L’Europe est à la peine, contrainte de se réarmer alors que sa propre croissance est poussive. Et les pays du Golfe, pris dans une guerre à l’issue incertaine, doivent eux aussi penser à leur propre destin, alors que leurs capacités d’investissement diminuent. L’Egypte, dans cette crise, tient bon. Elle est aussi un peu plus seule.

[Source : Le Monde]