La diplomatie vaticane de Nechirvan Barzani : faire entendre la voix d'Erbil en Occident

Une décennie d'audiences papales, de cadeaux soigneusement choisis illustrant la coexistence sur le sol kurde et d'une présence constante dans l'une des capitales les plus chargées de symbolisme au monde a abouti à un résultat concret pour Nechirvan Barzani et la Région du Kurdistan irakien qu'il dirige : la reconnaissance de Rome, et un effort constant pour la préserver.

Mai 20, 2026 - 10:32
La diplomatie vaticane de Nechirvan Barzani : faire entendre la voix d'Erbil en Occident
La diplomatie vaticane de Nechirvan Barzani : faire entendre la voix d'Erbil en Occident - Shafaq News.

Lors de sa rencontre avec le pape Léon XIV le 18 mai, M. Barzani a adressé au souverain pontife une invitation officielle à se rendre en Irak et dans la région du Kurdistan, a réaffirmé que les chrétiens et les autres communautés religieuses constituaient un élément essentiel de l’histoire et de l’avenir de la région, et lui a remis des cadeaux, notamment un tableau représentant une croix à Bedyal (un petit village du district de Mergasor, dans la province d’Erbil, qui constitue l’une des plus anciennes colonies chrétiennes de la région de Barzan) et un tableau symbolisant la coexistence. La rencontre a suivi le schéma de ses prédécesseurs avec suffisamment de précision pour suggérer que le message a été standardisé. Ce qui change d’une visite à l’autre, c’est la pression régionale sous laquelle ces images sont produites, ainsi que l’urgence avec laquelle Erbil a besoin de l’attention occidentale pour rester stable.

Un schéma fondé sur la crise

Les relations entre Erbil et le Vatican ne se sont pas établies par le biais d’une diplomatie formelle, mais se sont construites progressivement, en utilisant chaque crise régionale comme une occasion d’approfondir les liens et chaque période de calme relatif pour les institutionnaliser.

Barzani, alors Premier ministre, a rencontré le pape François au Vatican le 2 mars 2015, au plus fort de la crise de l’État islamique, pour discuter des mesures prises par le GRK afin d’assurer un environnement paisible aux communautés déplacées. Des centaines de milliers de chrétiens et de yézidis de la plaine de Ninive avaient trouvé refuge en territoire kurde, et les Peshmergas étaient la seule force se dressant entre l’État islamique et Erbil. Il est revenu le 12 janvier 2018, alors que la défaite territoriale de l’EI se confirmait, faisant passer le débat de l’urgence à la mise en place d’institutions. En décembre 2018, le cardinal Pietro Parolin s’est rendu à Erbil et a salué le rôle de la région dans la prise en charge des réfugiés. Le Premier ministre Masrour Barzani a rencontré le Conseil de justice du Vatican en février 2020.

Le moment le plus marquant de cette relation a eu lieu en mars 2021, lorsque le pape François a effectué la toute première visite papale en Irak, a rencontré Nechirvan et Masrour Barzani à Erbil, puis s’est rendu à Mossoul et à Qaraqosh, et a célébré une messe pour 10 000 personnes au stade Franso Hariri.

Cette visite a apporté à la région du Kurdistan quelque chose qu’aucune rencontre bilatérale n’aurait pu reproduire : l’image du chef de l’Église catholique sur le sol kurde. Lorsque François est décédé en avril 2025, Nechirvan Barzani a assisté aux funérailles sur la place Saint-Pierre, assurant ainsi la continuité pendant la transition et garantissant la présence d’Erbil au moment où un nouveau pontificat commençait.

La visite qui a ouvert la voie

La visite de Barzani au Vatican en avril 2023 constitue le précédent le plus direct du voyage actuel. Il a rencontré le cardinal Parolin, avec lequel les discussions ont porté sur les minorités chrétiennes en Irak, puis a rencontré le pape François au Palais apostolique, où les deux hommes ont évoqué une éventuelle visite papale future dans la région du Kurdistan. Barzani a offert un tableau illustrant la coexistence entre les diverses communautés de la région, le même argument visuel, à la même institution, repris trois ans plus tard auprès d’un autre pape.

La visite de 2023 a eu lieu alors que la région du Kurdistan traversait une grave crise budgétaire avec Bagdad et un processus de formation du gouvernement qui s'éternisait. Aucun de ces deux problèmes n'a été résolu par ce voyage, le différend budgétaire s'étant poursuivi et la formation du gouvernement s'étant enlisée. La visite a ravivé l'attention du Vatican sur la stabilité du Kurdistan irakien — un résultat concret, bien que symbolique, à un moment où Erbil avait besoin de quelque chose de plus tangible.

Même tableau, contexte plus difficile

La visite actuelle porte le même message institutionnel que ses prédécesseurs, mais intervient dans un contexte de pression considérablement plus forte. La guerre entre les États-Unis et l’Iran, la crise du détroit d’Ormuz, la formation du nouveau gouvernement irakien sous la direction du Premier ministre Ali al-Zaidi et l’instabilité régionale persistante confèrent au message de stabilité et de coexistence une urgence qu’il n’avait pas en 2023.

Erbil, par l’intermédiaire du président Barzani, présente au Vatican en mai 2026 le même argument qu’elle avance depuis 2015 : une enclave stable, axée sur la coexistence, dans une région qui devient de moins en moins stable et de moins en moins tolérante. La question de savoir si un argument resté inchangé pendant une décennie est le signe d’une clarté stratégique ou d’options limitées est un dilemme que les visites elles-mêmes ne résolvent pas.

Les différends avec Bagdad persistent, et la crise budgétaire resurgit. Barzani n'ignore pas ce que Rome peut et ne peut pas offrir : aucune audience papale ne résout un différend budgétaire, et aucune vision de coexistence ne réécrit un arrangement constitutionnel. Mais pour une région dont l'influence à Bagdad est restreinte et dont les options en Occident sont limitées, maintenir une présence constante dans la conscience du Vatican est peut-être la forme de capital la plus accessible. Il a passé une décennie à s'assurer qu'Erbil ne la perde jamais.

[Source : Shafaq News English - traduit par EDGE news]