Comment la Corse est devenue l’épicentre mondial des échecs

Depuis presque trente ans, les échecs s’enseignent sur l’île de Beauté dès le cours préparatoire et on y recense seize fois plus de licenciés que dans l’ensemble de la population française. A l’origine de cet engouement insulaire, un ancien meneur du Front de libération nationale corse, Léo Battesti.

Mai 13, 2026 - 09:50
Mai 13, 2026 - 09:51
Comment la Corse est devenue l’épicentre mondial des échecs
GRICHKA BEYSSON LEANDRI POUR « LE MONDE »

Depuis lundi 11 mai, on entend les mouches voler au camping Golfo di Sogno, sur la côte sud-est de la Corse. Ici, entre pinède et plage, se tient jusqu’au 17 mai le premier Open international d’échecs du village de Lecci (Corse-du-Sud). Dans les salles de restaurant au silence de cathédrale, 200 joueurs s’affrontent autour des échiquiers. L’affiche est alléchante : 32 000 euros de dotation pour les trois tournois (record de France) et 25 grands maîtres européens au rendez-vous, dont le champion local, Marc’Andria Maurizzi. Son père, Dominique, coorganise le tournoi. « Nous voulons mettre les échecs corses en valeur, explique ce pro du bridge. Et permettre à mon fils d’affronter des pointures. »

A bientôt 19 ans, l’enfant du pays affiche un palmarès à faire des jaloux. Maître international à 12 ans, plus jeune Français sacré grand maître à 14 ans, champion du monde junior à 16 ans, champion de France 2025 à 18 ans. En avril, il a décroché sa qualification pour la Coupe du monde 2027. « Mon ambition, c’est le Top 10 », affirme-t-il sans fausse modestie. Marc’Andria Maurizzi a découvert les échecs dans son école élémentaire de Bastia. Dès le cours préparatoire, à raison d’une heure par semaine, il s’est familiarisé avec les pièces, leur déplacement sur les cases, les attaques et les ouvertures.

C’est ainsi en Corse : depuis la fin des années 1990, on apprend à jouer aux échecs en classe, du CP au CM2, grâce aux formateurs de la Ligue corse d’échecs, avec la bénédiction des recteurs successifs et le soutien financier de la région. « Depuis l’an 2000, 60 000 scolaires ont été formés », précise Jean-Philippe Orsoni, le directeur de la Ligue. Moyennant quoi, tous les moins de 35 ans ou presque connaissent le jeu. L’île compte, en proportion, seize fois plus de licenciés que le reste du territoire français – 8 000 pour 356 000 habitants – et dix clubs, dont celui de Bastia.

De gauche à droite, le président de la Ligue corse d’échecs, Akkha Vilaisarn, le grand maître insulaire, Marc’Andria Maurizzi, et le fondateur de la Ligue corse d’échecs, Léo Battesti, lors du premier Open international d’échecs de Lecci (Corse-du-Sud), le 11 mai 2026.

La Fédération française s’est inspirée de cet exemple pour mettre en place, à partir de 2022, ses Class’Echecs. « Nous proposons aux enseignants volontaires, même s’ils ne savent pas jouer, des fiches de conduite de séance clé en main pour qu’ils puissent initier leurs élèves », explique Eloi Relange, le président de la fédération. Sur la plateforme de cette dernière, 10 000 profs sont enregistrés et 3 500 écoles sont équipées en matériel. Mais, Eloi Relange le sait, impossible de rivaliser avec l’île de Beauté. « Nous sommes aujourd’hui le territoire, dans le monde, où il y a le plus de joueurs en proportion de la population », revendique fièrement Léo Battesti, fondateur et ex-président de la Ligue corse d’échecs.

Depuis la prison de la Santé

C’est lui, l’ancien meneur du Front de libération nationale corse, qui est à l’origine de l’incroyable engouement insulaire. L’histoire tient du roman. En juin 1978, après trois mois de cavale, le militant de 25 ans est arrêté pour un attentat avorté contre le chantier de l’hôtel des impôts de Bastia. Transféré sur le continent, il est incarcéré à la prison de la Santé, à Paris. Sa première nuit dans une cellule du quartier VIP, celle du criminel Jacques Mesrine avant son évasion le mois précédent, « bouleversera le cours de [sa] vie », comme il l’écrira dans La Vie par-dessus tout (Corsica flash éditions, 2017). Des coups secs, irréguliers, troublent le silence nocturne. « Le lendemain, raconte-t-il, un détenu du Front de libération de la Bretagne m’a expliqué que deux espions du KGB jouaient aux échecs en s’envoyant d’une cellule à l’autre le déplacement des pièces en morse. » Excellente façon de passer le temps, se dit-il.

Il commande un échiquier, quelques manuels, et se lance. Faute de partenaire, et à défaut de pratiquer le morse, il dispute d’interminables parties par correspondance. « Elles duraient jusqu’à dix-huit mois, parfois, précise-t-il lorsque nous le rencontrons chez lui, à Venaco, en Haute-Corse. Après mon amnistie en 1981, j’ai mis un point d’honneur à terminer les cinq parties encore en cours. »

La Corse compte, en proportion, seize fois plus de licenciés que le reste du territoire français – 8 000 pour 356 000 habitants. Ici, lors du premier Open international d’échecs de Lecci (Corse-du-Sud), le 11 mai 2026.

A la centrale de Melun, en Seine-et-Marne, il organise son premier tournoi au printemps 1980 – « le seul que j’ai gagné ». Treize ans plus tard, il accompagne son fils de 9 ans, amateur d’échecs, au Corsica chess Club de Bastia. Les joueurs ne sont pas nombreux à l’époque, plutôt âgés, et il n’existe que deux clubs en Corse. Dommage pour le jeu des rois, dans lequel Léo Battesti voit une « école de citoyenneté ». « On apprend à réfléchir avant d’agir, à ne pas se précipiter, à respecter l’autre, à prendre confiance en soi, développe-t-il. Je voulais faire des échecs une activité sportive pour tous, et non plus réservée à une petite élite. L’objectif, c’est l’épanouissement, pas la compétition. » Il crée la Ligue corse en 1998 et convainc l’éducation nationale de permettre à ses formateurs de donner des cours dans les écoles élémentaires.

Enseignement sur le temps scolaire

En 2008, une convention est signée avec le ministère, autorisant l’enseignement de la discipline sur le temps scolaire. Quatre ans plus tard, une « école d’excellence » sera créée à Bastia pour soutenir les jeunes les plus prometteurs. « Notre modèle est apprécié mondialement, se félicite l’ancien militant. J’ai été invité aux quatre coins de la planète pour expliquer comment nous sommes devenus “Corsica, the land of chess” [« Corse, la terre des échecs »]. »

De Pékin à Mexico, en passant par Budapest et Londres, il a loué le dévouement des formateurs de la Ligue qui, chaque semaine, sillonnent les routes de montagne pour dispenser leur enseignement jusque dans les villages, qu’il neige ou qu’il vente. Akkha Vilaisarn, son successeur depuis 2020 à la présidence de la Lega corsa di scacchi, fait 3 000 kilomètres par mois pour assurer une vingtaine d’heures de cours. Né au Laos il y a cinquante-deux ans, arrivé en France à 7 ans, élevé à Toulouse, ce matheux souriant est un moine-soldat de l’échiquier. Un passionné dont la vie se confond avec ce sport cérébral depuis son arrivée en Corse, en 2002.

« J’ai choisi cette destination au hasard, pour réviser tranquillement les concours du capes et de l’agrégation, raconte-t-il. Mais je me suis investi très vite dans le club d’échecs de Calvi [Haute-Corse], puis dans celui de Bastia. » Ce maître de la Fédération internationale, troisième grade de la discipline, ne deviendra jamais prof de maths, mais directeur de la formation de la Ligue, dont il mettra au point le matériel pédagogique et les manuels.

Ce matin de printemps, Akkha Vilaisarn a rendez-vous avec ses élèves de l’école Gaudin-Venturi, dont la façade fraîchement rénovée se dresse face au palais de justice de Bastia. Comme chaque mardi, il arrive avec son grand sac en plastique rouge plein de pièces et de tapis d’échecs en vinyle. Sur le tableau numérique de la classe apparaissent les 64 cases. Les 22 garçons et filles de CM2 ne se font pas prier pour faire glisser du doigt les pions. Le maître leur rappelle les règles. « L’alfieru si tramuta long’à e diagunali » (« Le fou se déplace le long des diagonales »). Car ce polyglotte qui parle français, laotien, anglais, russe, espagnol, italien et thaï leur fait cours… en corse. Une langue apprise à force d’écouter cassettes audio et chants polyphoniques à longueur de trajet en voiture.

Aux plus jeunes de la classe de double niveau CE2-CM1, il fait répéter en chœur, et en corse, les principes de jeu essentiels. Après quelques exercices de stratégie, place au tournoi. Devant leur échiquier, les tandems se serrent la main avant d’attaquer la partie. Akkha Vilaisarn passe entre les tables, encourageant les uns, conseillant les autres. « Notre ADN, c’est ça », glisse-t-il en observant les jeunes têtes penchées sur les cases.

Développer la capacité de concentration

L’institutrice des CM2, Lucille Lorand, 36 ans, a découvert les échecs sur les bancs de l’école, elle aussi. « Ça développe la capacité de concentration des enfants, apprécie-t-elle. Quand ils jouent, on ne les entend pas ! » Ils sont prévenus, de toute façon : le premier qui bavarde a perdu. Mais, à la récréation, le naturel revient au galop. « Si seulement on avait plus de joueurs d’échecs que de footballeurs », soupire une enseignante dans le vacarme ambiant. Marie-Ange Agostini, coordinatrice pédagogique de l’établissement, approuve : « A un âge où les enfants sont souvent en conflit, ce sport les aide à se confronter à l’autre de manière respectueuse. »

Le mardi après-midi, Akkha Vilaisarn est attendu à l’école de Venaco, jolie commune agrippée à la montagne du centre de l’île. Dans la salle de classe se pressent 30 gamins, du CP au CM2, dont certains viennent chaque semaine de l’établissement voisin de Riventosa. Ce jour-là, le cours se termine par la lecture du classement de l’année. Chacun a droit à une médaille dorée accrochée à un cordon orné de têtes de Maure, les trois meilleurs joueurs, à une coupe. Quand le premier, un Antoine cramoisi de plaisir, reçoit la sienne, ses camarades battent des mains et tapent des pieds.

Tous piaffent en attendant le tournoi de fin d’année entre les écoles du nord de l’île. Mais, le 11 juin, restrictions budgétaires obligent, il n’y aura pas d’immense chapiteau blanc dressé sur la place Saint-Nicolas, cœur battant de Bastia. Pour réduire les frais, l’événement aura lieu dans un gymnase du quartier Montesoro, sans les CP, ni les enfants de Balagne et de Corte. Ils ne seront que 1 400 élèves à concourir classe contre classe cette année, 600 de moins qu’en 2025.

Depuis 1998, sur l’île de Beauté, les échecs sont enseignés dans les écoles élémentaires. Ici, lors du premier Open international d’échecs de Lecci (Corse-du-Sud), le 11 mai 2026.

La Ligue corse a connu des temps plus fastes. Ces dernières années, les subventions se sont réduites comme peau de chagrin. En cause : la fusion de la collectivité territoriale avec les départements en 2018, puis la diète des finances publiques. Le budget actuel, 550 000 euros, est alimenté par la région à hauteur de 60 %, le rectorat, les municipalités qui bénéficient des cours et quelques généreux mécènes et sponsors. « Dans les années 2010, on a eu jusqu’à 850 000 euros et 22 formateurs qui donnaient des cours à 290 classes, 40 de plus qu’aujourd’hui, rappelle Jean-Philippe Orsoni, directeur depuis vingt-cinq ans. Avec 12 formateurs à présent, nous avons beaucoup de mal à répondre à la demande de toutes les écoles, notamment celles situées dans les villages. Résultat, il y a des “zones blanches”, comme le Sartenais, Vico ou Galeria… »

Pourtant, des écoles maternelles et des collèges réclament, eux aussi, leurs échiquiers. En vain. Akkha Vilaisarn, qui donne des cours à une centaine d’étudiants de l’université de Corte tous les mardis soirs, a une idée pour y remédier : faire en sorte que les instituteurs et les professeurs puissent enseigner eux-mêmes les échecs, du CP à la terminale. C’est déjà le cas d’une poignée d’entre eux, qui ont suivi des modules de formation continue. « Pour les autres, pourquoi ne pas inscrire les échecs dans la formation initiale ?, suggère-t-il. Le président de l’université de Corse est d’accord, et les étudiants eux-mêmes y sont d’autant plus favorables que la plupart savent déjà jouer et ont une image positive des échecs. »

Parmi leurs futurs élèves, le président de la Ligue rêve de voir émerger des porte-étendards des échecs corses, à l’image de Marc’Andria Maurizzi. Il l’a eu comme élève à l’école Charpak, dans le quartier bastiais de Toga. Personne ne jouait aux échecs dans la famille, mais le garçon était doué. « Il était déjà meilleur que ses copains, mais il ne les massacrait pas, se souvient Akkha Vilaisarn. Et surtout, on voyait qu’il était heureux sur l’échiquier… » Comme le petit Théo Servoles-Carli qui vient de disputer ses premiers championnats de France. A 7 ans.

[Source : Le Monde]